Une fois de plus, le projet souverainiste monopolise l'actualité. Pauline Marois propose qu'on tienne des états généraux, Jean-Martin Aussant veut qu'on en fasse la promotion active, Pierre Curzi et Bernard Drainville veulent redonner la parole aux citoyens, Jocelyn Desjardins invite les indépendantistes à une journée de palabres, alouette.

Marc Simard<br><br><i>L'auteur est professeur d'histoire au collège François-Xavier-Garneau à Québec.</i> LA PRESSE

Mais quoi qu'en pensent ces leaders, qui disent croire qu'une vigoureuse pédagogie souverainiste lui redonnera vie, cette logorrhée tournera à la logomachie. Car, bien que le désir de faire l'indépendance ne mourra jamais, le projet souverainiste tel qu'il est né dans les années 60 n'est plus en mesure de rallier une majorité de Québécois, et ce pour des raisons structurelles.

D'abord parce qu'il est le projet d'une génération qui a déjà quitté la scène. Pas celle des baby-boomers, comme on le dit souvent, mais celle des gens nés pendant l'entre-deux-guerres, comme René Lévesque (1922), Camille Laurin (1922) et Jacques Parizeau (1930), qui en sont les pères fondateurs et qui ont réussi à embrigader une grande partie de la cohorte née entre 1945 et 1964, dont sont issus ses leaders actuels.

Les boomers qui tentent aujourd'hui de rallumer le feu sacré se heurtent d'une part à la désillusion d'une bonne part de leurs congénères et d'autre part au désintérêt des générations X et Y, pour lesquels la question du pays n'a plus vraiment de sens.

Ensuite parce que les raisons qui ont présidé à sa naissance ont largement perdu leur pertinence.

En premier lieu, la question linguistique, le français maltraité, galvaudé et minorisé de l'après-guerre étant devenu la langue officielle, la langue du travail pour une majorité et la langue de l'éducation, y compris pour les immigrants. Bien que la survie du français ne doive jamais être tenue pour acquise et que des problèmes subsistent, cette question n'a plus l'urgence qu'elle avait dans les années 1960 et 1970, avant la mise en vigueur de la loi 101. Si l'anglais menace encore, ce n'est plus parce qu'il est la langue des maîtres et des patrons, mais la lingua franca. Et cela, aucun mouvement politique ne pourra l'empêcher.

En second lieu, l'infériorité économique et sociale des Canadiens français qui, de «porteurs d'eau et scieurs de bois» pour le compte des businessmen canadiens-anglais et américains, sont devenus des acteurs économiques à part entière par la maîtrise des leviers de l'État et la création d'une véritable bourgeoisie francophone. Les jeunes Québécois d'aujourd'hui ne se sentent pas inférieurs aux Anglos et interviennent sur la scène économique internationale avec autant d'aisance et de maestria que n'importe qui. Le complexe d'infériorité qui a nourri le mouvement nationaliste est mort. Et ce ne sont pas les débats sur la constitution (le rapatriement de 1982 ou le rejet de l'accord du lac Meech) ni les jérémiades sur la Conquête ou les Patriotes générées par la «mythistoire» qui propageront à nouveau la fièvre.

Soit, le fédéralisme canadien n'est pas sexy. Mais c'est le cas de toutes les institutions et de ce qui est bâti sur la raison. C'est un système qui repose sur de multiples compromis depuis ses origines, qui n'inspire pas les passions, sauf à son encontre, et qui comporte son lot d'irritants.

Mais, malgré ses défauts et les griefs que certains entretiennent à son endroit, c'est un système qui fonctionne, qui a démontré qu'il est perfectible, qui a permis aux citoyens canadiens de vivre dans une relative paix civile depuis plus de 140 ans et qui a rendu possible une prospérité économique que plusieurs envient.

Les Québécois ne l'aiment guère, mais une majorité d'entre eux préconise à son endroit une sorte d'utilitarisme qui s'apparente à une forme de sagesse.