Vendredi dernier, alors que les informations et les images en provenance de Norvège ont commencé à circuler sur le web et dans les médias, un sentiment de désespoir et d'impuissance m'a envahi, comme à chacune des tueries dont j'ai été témoin indirect depuis de nombreuses années. Pas seulement à cause de la démence du geste et de la souffrance des victimes et de leurs proches, mais aussi parce que je savais que nous aurions à subir collectivement un matraquage médiatique centré sur la personne du tueur avec photographies, témoignages et documents à l'appui.

Marc Simard<br><br><i>L'auteur est professeur d'histoire au collège François-Xavier-Garneau, à Québec.</i>

Comme à chacune des fois précédentes, je me suis demandé pourquoi les médias fournissent autant de publicité gratuite à un déséquilibré dont c'est précisément une des motivations principales: faire parler de lui et de ses idées et voir sa face d'illuminé révélée au monde entier.

Un tel geste devrait être l'occasion pour les médias sérieux et responsables de s'interroger sur leurs pratiques en la matière, sur quatre points précis.

D'abord, il m'apparaît malsain de publier toutes les photos disponibles de l'halluciné, y compris celles où il endosse son uniforme d'opérette et où il brandit fièrement son arme. Pour une majorité de citoyens, ces images n'auront pas d'autre effet que de satisfaire leur curiosité (malsaine') ou de susciter une certaine répulsion. Mais elles alimenteront malheureusement les délires des psychopathes en herbe et susciteront vraisemblablement des vocations. Une photo passeport au maximum.

De même, pourquoi nommer le meurtrier' En effet, la simple publication de ses initiales et la mention de sa nationalité seraient largement suffisantes et le priveraient de la notoriété à laquelle il aspire.

De plus, pourquoi publier des extraits de son indigeste galimatias, qui n'a aucune valeur intellectuelle ou même historique' Un court résumé des motifs absurdes qu'il invoque dépasse déjà largement l'espace auquel l'indigence de sa pensée devrait lui donner droit.

Enfin, et c'est probablement le plus important, on devrait s'abstenir de ressusciter, à chaque massacre, les auteurs des hécatombes du passé en mentionnant leurs noms et en exhumant leurs photos des archives, où elles devraient se racornir à jamais. Ces bouchers ne sont pas des héros et encore moins des modèles. Qu'on n'ignore ni les gestes ni les victimes, mais qu'on relègue leurs auteurs aux oubliettes de l'histoire. C'est le châtiment le plus approprié (et d'une certaine façon le plus cruel) qu'on puisse leur infliger!

Les professionnels de l'information devraient centrer leur attention sur les témoignages, les réactions de la population, les analyses des spécialistes et les réponses des autorités. Et laisser aux chacals et aux bouffe-merde les divagations du détraqué et son entreprise d'autopromotion.

On rétorquera qu'il en va du droit du public à l'information, mais cet argument est un peu court. Qu'on me permette de douter que la photo d'un clown dans un costume d'Halloween constitue une information. Il ne s'agit pas de censure, mais de responsabilisation. Outre la concurrence des médias rivaux, la publication de toutes ces informations est-elle nécessaire ou même utile et n'est-elle pas, dans une certaine mesure, néfaste' Voilà la question.