À son insu, la maladie avait couru en lui. Imperceptiblement, elle avait pénétré son corps parsemé d'oublis inattendus et légers. Elle s'était poursuivie par un long travelling à travers une nouvelle fenêtre, celle d'un parkinson incontournable.

Mis à jour le 30 nov. 2009
Bruno Roy

L'auteur est écrivain.

Arrivée comme une bille de bois au bord de l'eau, la maladie avait surgi de nulle part. Progressivement, comme en secret, sa parole était de plus en plus touchée. Il laissa d'abord tomber quelques syllabes, puis s'était débarrassé, bien malgré lui, de mots, de noms, de phrases aussi. Ses toiles libertaires, au mur de son imaginaire, coloraient toujours son quotidien mais ses mains dessinaient de moins en moins. Puis ce fut la fin du mouvement, l'arrêt du créateur. Le cinéaste dut regarder s'envoler le scénario de son dernier film, Mona McGill, jusqu'à ce qu'il ne soit plus qu'un point noir à l'horizon de son île.

 

L'ombre de sa maladie était passée furtivement dans une trouée de lumière. Le cinéaste avait franchi la crête de sa gloire. De film en film, il avait circulé dans tous les imaginaires d'un Québec grandeur nature. Le chasseur d'images n'avait jamais vu quoi que ce soit de plus profond que cette nature de vent, de neige, de soleil et de pluie. Sur les écrans, le cinéaste avait fait venir une harde de portraits bien vivants. Il avait accosté au rivage des imaginaires universels. Souvent, telle une bête, il avait abordé de biais la montagne de son époque pour couper la route à la bêtise et au conformisme.

L'homme est resté lucide mais diminué, ankylosé, son regard parfois était balayé par un écran gris. Seul son visage était encore visible sur lequel des étincelles surgissaient de sa lumière intérieure. La pluie fine de sa maladie tombait toujours. Le cinéaste ne portait plus son imperméable de réalisateur. Marchant à tâtons, il ne relevait plus les pistes fraîches de ses idées. Ses pas ne se pressaient plus sur le chemin des plateaux. S'il n'était pas seul, si Chloé était là, si ses amis l'entouraient toujours, à l'île comme à la ville, Gilles Carle savait qu'il avait atteint l'autre versant, conscient de descendre dans la vallée de l'absence, bordée, en contrebas, par l'impuissance de son destin.

Il était là, dans la cuvette de son parkinson, mais auréolé de sa force de vivre autrement. Certes, en levant sa tête, il semblait absorbé par le fouillis de son corps malade. Son regard, toutefois, montait sur une petite bute, celle d'une constante clairvoyance. Gilles demeurait magnifique lorsqu'il relevait la tête, énorme de dignité. Malgré le beau pelage blanc de son humanité, malgré sa gloire bien ramifiée, revêtue de son velours de cinéaste, ses naseaux frémissants, telle une «bête atteinte», la maladie avait continué insensiblement son insidieux voyage. On dirait, parfois, qu'elle le regardait en pensant qu'elle abattait lentement un homme exceptionnel qui, toute sa vie, n'avait appartenu qu'aux grands espaces de liberté. Et voilà que cette merveilleuse aventure humaine s'achève aujourd'hui dans le désert blanc de l'absurde. Pourtant, ni la peur ni la mort à bout de souffle n'ont été sa hantise. Dans le tumulte de sa maladie, une certaine ironie persistait, et qui était sa petite victoire journalière.

Visiblement, la maladie a poursuivi le grand animal de cinéaste qu'il a été, cette bête atteinte dans son art de vivre, dans sa libre faculté d'aimer. Or, si la maladie s'est enfin résolue de s'en aller, ce n'est pas la mort qui aura gagné sur elle, c'est l'imaginaire, cette force de vivre autrement dont ont témoigné et témoigneront, d'hier à demain, les mots et les images de Gilles Carle.