La crise de la dette qui secoue les États-Unis ainsi que la zone de l'euro risque-t-elle de provoquer une nouvelle récession à l'échelle planétaire? Êtes-vous confiant que la crise va se résorber sur les deux fronts?

Mis à jour le 14 juill. 2011

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Pierre-Yves McSween

Comptable agréé et chargé de cours à HEC Montréal

LA CRISE DU CONFORT

Nous faisons présentement face à une incompréhension générale de la signification de la dette d'un pays. On parle aux citoyens de dette en pourcentage du PIB et voilà, on vient de perdre tout le monde. Ce qui arrive en Grèce et ailleurs n'est pas sorcier: pour se payer un niveau de confort, les citoyens actuels endettent les générations futures et les États doivent corriger la situation avant d'atteindre le point de non-retour. Pendant qu'une portion de la population profite de l'évasion fiscale, l'autre doit absorber tout le fardeau de la collectivité. Est-ce qu'une récession future est à craindre? Peut-être est-elle à souhaiter pour ramener certaines sociétés sur Terre (comme le Québec par exemple)? La récession fait partie du cycle économique: il vaut mieux se préparer à une récession que de la craindre puisqu'elle est ultimement inévitable. Nous sommes témoins non pas d'une crise de la dette, mais plutôt d'une crise du niveau de vie national causant cette dernière. Nous sommes rendus dans une période de «crise du confort», c'est-à-dire que nous réalisons pour la première fois qu'une génération devra peut-être diminuer son train de vie par rapport à celui de la génération précédente. Nous faisons face à un phénomène mondial de niveau de dépense désiré par rapport au niveau de dépense raisonnable. Entre nos désirs collectifs toujours croissants et nos moyens collectifs de plus en plus limités, il y a un examen de conscience à faire. Notre système économique est notre «matrice» collective: l'outil que nous avons créé est en train de nous dicter comment vivre et nous en sommes prisonniers. Veut-on la pilule bleue ou la pilule rouge?

Jean-Pierre Aubry

Économiste

ON NE SENT PAS L'URGENCE D'AGIR

La situation est fort inquiétante. Oui, ces deux crises de la dette publique peuvent provoquer une nouvelle récession à l'échelle planétaire. Cependant, il est également possible d'éviter une réaction en chaîne qui mènerait à une forte récession mondiale. La situation est plus corsée en Europe parce que les membres de l'euro en difficulté ne peuvent utiliser le levier monétaire et en raison de l'absence d'un gouvernement central fort pour s'en sortir. De plus, aux États-Unis, il y a beaucoup plus d'espace dans l'assiette fiscale qu'en Europe pour augmenter les taux de taxation. Ce qui m'apparaît comme la plus grande menace, ce ne sont pas les statistiques sur l'endettement des pays en difficulté, mais le fait que leurs dirigeants politiques de ces pays et la très grande majorité de leurs citoyens ne sentent pas l'urgence d'agir, de définir une solution, de créer un consensus pour que tous les agents économiques mettent ensemble l'épaule à la roue. Il y a présentement beaucoup trop de joutes politiques et trop de groupes qui cherchent des coupables et à éviter de mettre l'épaule à la roue. Il faut absolument que les dirigeants politiques et les citoyens des pays en difficulté mettent toute leur énergie pour un retour relativement rapide à l'équilibre budgétaire, même si la façon de le faire n'est pas parfaite. Une fois sortie du bourbier, il sera toujours temps de questionner le rôle du gouvernement, sa taille, l'offre de services publics et la redistribution des revenus.

Gaétan Frigon

Président exécutif de Publipage inc. et ancien président-directeur général de la Société des alcools du Québec et de Loto-Québec

LA RAISON VA L'EMPORTER

La crise de la dette qui secoue à la fois les États-Unis et la zone euro va se résorber, mais va laisser des séquelles à court et à long terme. Toutefois, lesdites séquelles n'iront pas jusqu'à une nouvelle récession planétaire. Aux États-Unis, chacun en est encore au niveau d'établir son positionnement pour les élections de 2012, les démocrates voulant protéger l'intégrité de Medicare et de Medicaid, et les républicains, incluant les membres du Tea Party, voulant s'assurer qu'il n'y aura pas d'augmentations de taxes. À la fin, je suis persuadé qu'il y aura une entente de réduction des dépenses et d'augmentation des revenus d'environ 4000 milliards sur 10 ans. Ce devrait être suffisant pour éviter le pire tout en sauvant la face de chacun. Pour ce qui est de la zone euro, c'est à la fois pire et mieux qu'aux États-Unis. Pire parce que les pays affectés (Grèce, Espagne, Irlande, Italie) sont les plus pauvres et peuvent difficilement augmenter les taxes au niveau nécessaire sans créer de remous dans la population, mieux parce que les pays forts comme l'Allemagne ne laisseront pas la zone euro s'éclater, car ils auraient trop à perdre. Donc, dans les deux cas, la raison va l'emporter sur la politique partisane.

Pierre Simard

Professeur à l'École nationale d'administration publique à Québec

CRISE DE L'ÉTAT-PROVIDENCE

Il y a quelques mois, l'économiste Pierre Lemieux publiait un livre intitulé Une crise peut en cacher une autre (Les Belles Lettres). Dans cet ouvrage, il nous rappelle qu'en 2007, on interprétait la crise comme celle du capitalisme. Fini, le laisser-faire économique! Quatre ans plus tard, on doit se rendre à l'évidence que le diagnostic était erroné. Comme l'explique Lemieux - senior fellow à l'Institut économique de Montréal - la crise ne relevait pas d'un manque d'autorité des gouvernements, mais au contraire d'un État beaucoup trop présent dans l'économie. Les États occidentaux, déjà lourdement endettés, ont profité de la crise pour accroître leur déficit et s'endetter davantage. Résultat? La crise économique s'est transformée en crise des finances publiques. Peut-être serait-il plus juste de dire que s'est révélée la crise latente de l'État-providence. Il y a quatre ans, nos politiciens accusaient les banques; aujourd'hui, ce sont les banques qui semoncent nos gouvernements. On évoque même la faillite potentielle de plusieurs gouvernements, y compris celui des États-Unis. De toute évidence, les promesses interventionnistes ne sont pas au rendez-vous et l'endettement de nos gouvernements plombe les possibilités de reprise. Cette crise se résorbera-t-elle? Pour cela, il faudrait que les citoyens cessent de rêver au retour des Nordiques et du prince charmant, et qu'ils obligent les politiciens à mettre de l'ordre dans les finances publiques.

Françoise Bertrand

Présidente de la Fédération des chambres de commerce du Québec

LE QUÉBEC PEUT TIRER SON ÉPINGLE DU JEU

La crise de la dette aux États-Unis et la zone euro fragilisée sont des symptômes inquiétants d'une économie internationale qui ne semble pas se remettre de la crise. Si le cas européen est pédagogique pour un Québec qui tend à s'endetter, c'est le cas américain qui nous influence le plus. Un défaut de paiement de Washington plomberait une reprise américaine fragile et perturberait certainement l'économie québécoise. Bien que le Québec ait diversifié ses marchés d'exportation, notre voisin du Sud demeure notre principal client. La faiblesse du dollar américain doublée d'une crise de l'emploi mettrait en péril nos exportateurs, surtout ceux du secteur manufacturier. Notre inquiétude est cependant tempérée par le fait que le Québec possède plusieurs atouts pour bien traverser cette période tumultueuse. Or, le secteur des ressources naturelles demeure en excellente santé grâce aux économies émergentes, qui ont grandement besoin de matières premières. Bien entendu, il faut que notre société permette l'exploitation de nos ressources naturelles puisque le développement économique se fait dans l'intérêt de la collectivité québécoise.