Pour la première fois de son histoire, le NPD a pris les devants au Québec dans les intentions de vote. Êtes-vous surpris par sa rapide ascension? À quoi l'attribuez-vous? Se maintiendra-t-elle jusque dans l'isoloir le 2 mai? Pourquoi l'appui au Bloc québécois s'est-il tant effrité?

Mis à jour le 23 avr. 2011

LES COMMENTAIRES DOIVENT ÊTRE SIGNÉS. MAXIMUM DE 150 MOTS.

Éric Bédard

Historien (Télé-Université)

EFFET DE LA POLARISATION GAUCHE-DROITE

Les anciens réformistes devenus conservateurs semblent réussir leur pari. Leur politique proaméricaine et pro-israélienne, leur discours musclé sur la loi et l'ordre, leur conservatisme fiscal et économique ont fait éclater le consensus libéral qui régnait au Canada depuis les années 60. Au lieu de chercher à occuper le centre, comme à l'époque Mulroney, ces «néoconservateurs» ont fait le choix de polariser le débat politique en occupant de manière décomplexée l'espace à droite, ce qui leur a permis de se distinguer des trois autres partis. La nouvelle ligne de fracture est devenue claire: d'un côté les conservateurs, de l'autre les «progressistes» qui partagent pour l'essentiel les mêmes «valeurs». À gauche, cette nouvelle configuration avantage les néo-démocrates qui ne traînent pas le lourd passé des libéraux et qui, contrairement au Bloc, font primer la question sociale sur la question nationale. Le Bloc est d'ailleurs piégé par sa propre rhétorique «progressiste», laquelle associait combat pour le Québec et défense des soi-disant «valeurs québécoises». Si Harper est l'ennemi parce qu'il est de droite - le discours de Gilles Duceppe en début de campagne - dès lors, se disent plusieurs Québécois souverainistes, pourquoi ne pas appuyer un «vrai» parti progressiste qui, lui, pourrait prendre le pouvoir?

Pierre Simard

Professeur à l'École nationale d'administration publique, à Québec

PAS VRAIMENT SURPRENANT

Le NPD est-il vraiment en avance dans les intentions de vote? Soyons prudents! Ce sondage CROP est non scientifique. Il s'agit d'une consultation menée par internet auprès d'un panel de répondants qui se sont invités eux-mêmes dans l'échantillon. Impossible, donc, de connaître la marge d'erreur de cette consultation non probabiliste. Cela dit, deux autres sondages publiés ce matin confirment la remontée du NPD sur le Bloc. Faut-il s'en surprendre? Pas vraiment! Ce sont deux partis qui se situent à gauche de l'échiquier politique; deux partis qui n'aspirent pas au pouvoir et qui, par conséquent, sont prêts à promettre n'importe quoi pour séduire les électeurs québécois. Profitant de la déroute libérale, Jack Layton et Gilles Duceppe ont cependant mené des campagnes électorales fort différentes. On a vu un Jack Layton courageux, positif et sympathique, face à un Gilles Duceppe présentant avec hargne un discours souverainiste usé à la corde, allant même jusqu'à se discréditer par des ajouts à la liste d'épicerie du maire Labeaume. Il est vrai qu'un NPD aux assises fragiles pourrait rencontrer des difficultés à sortir le vote le 2 mai. Par contre, on peut penser qu'il profitera de l'effet de mode (bandwagon) consécutif à ce sondage.

Richard Vigneault

Consultant en communication et membre de l'Idée fédérale

D'UNE OPPOSITION À L'AUTRE

Le succès d'estime envers Jack Layton se traduira-t-il en espèces sonnantes et trébuchantes le 2 mai, c'est-à-dire en votes? Un vote NPD permettra-t-il plutôt à des conservateurs et des libéraux de se faufiler? On aime Jack Layton parce qu'il est foncièrement sympathique et authentique. L'homme avec qui l'on prendrait une bière... et peut-être même deux! Il s'adresse à un segment de la population désillusionné par les grands partis. Pourtant, combien d'électeurs ont lu son programme? Dans une campagne où les médias ne s'intéressent qu'aux chefs, les élections se transforment souvent en concours de popularité qui n'a rien à envier à Star Académie, alors qu'il s'agit de décider qui va gouverner le pays et surtout comment. L'engouement pour Layton au Québec tient sans doute à la faiblesse des grands partis nationaux mais surtout, à la lassitude de beaucoup d'électeurs envers le Bloc québécois. Gilles Duceppe est sur le pilote automatique. Le chef du Bloc ressasse les mêmes arguments d'élection en élection, sans pouvoir ne rien promettre de concret sinon dépendre des décisions des autres partis. Ça s'appelle l'usure de l'opposition! Pour le Québec pourtant, voter NPD signifierait probablement passer d'une opposition à l'autre.

Guy Ferland

Enseignant en philosophie au Collège Lionel-Groulx

VAGUELETTE OU RAZ-DE-MARÉE?

Le NPD a dépassé le Bloc dans les intentions de vote au Québec. Les Québécois préfèrent fortement Jack Layton comme premier ministre du Canada. Est-ce un feu de paille comme on l'a vu maintes fois dans le passé? Est-ce que ces intentions de vote vont se concrétiser le 2 mai? Est-ce que le message du NPD est passé dans l'opinion publique? Moins d'impôt pour les PME, des ressources additionnelles pour créer des emplois, des programmes sociaux pour monsieur et madame Tout-le-monde et le respect de la nation distincte du Québec? Est-ce que Jack Layton serait devenu plus crédible comme défenseur des valeurs québécoises au sein du Canada que Gilles Duceppe? Le pouvoir corrompt et le pouvoir absolu corrompt absolument. Est-ce que l'opposition absolue que représentait le Bloc a fini par se corrompre avec le temps? Il semble bien que oui et que le NPD à la tête d'une coalition fasse pencher la balance des intentions de votes des Québécois en sa faveur. Maintenant, est-ce que cette vague orange annoncée va atteindre l'Ontario et provoquer un véritable raz-de-marée d'un océan à l'autre? Attendons le 2 mai avant de prendre le large avec le capitaine Jack.

Francine Laplante

Femme d'affaires et présidente de la fondation des Gouverneurs de L'Espoir

JACK... À DÉFAUT DE BARACK

Je suis loin d'être une spécialiste de la politique, je vais donc laisser à mes collègues le soin d'analyser la profondeur théorique de cette ascension fulgurante du NPD. Cependant, je peux vous affirmer que je représente la majorité du peuple, ceux et celles qui vont voter à toutes les élections par principe et qui iront encore cette année malgré un désabusement total face à la situation. Ce n'est pas le NPD qui chamboule toutes les données, mais plutôt Jack Layton. Encore là, je pourrais vous dire que le peuple va voter Layton pour ne pas voter Harper, Ignatieff ou Duceppe... Nous sommes à la recherche du sauveur et, faute d'un «Barack canadien», nous nous tournons vers un Jack sympathique... C'est vous dire à quel point nous sommes désabusés devant les choix qui nous sont donnés.

Daniel Gill

Professeur agrégé à l'Institut d'urbanisme de l'Université de Montréal

LE BLOC, MAINTENANT UN VIEUX PARTI

Les résultats du sondage mettant en avance le NPD sont à la fois surprenants et attendus. Surprenant dans la mesure où personne n'aurait pensé que le Bloc puisse être délogé un jour de cette place qu'il occupe depuis tant d'années. Mais à la fois attendu, dans la mesure où il n'est que la traduction du sentiment généralisé de dépit envers les anciens partis dont le Bloc fait maintenant partie, alors que le NPD, malgré son ancienneté sur la scène canadienne, constitue une nouvelle voie au Québec. Avec un peu plus de 30% des intentions de vote accordées au Bloc, le résultat de ce sondage constitue une puissante gifle au mouvement souverainiste, et celui que certains voient encore comme la seule personne véritablement capable d'amener le Québec à la souveraineté voit aujourd'hui son étoile pâlir. En fait, le Bloc ne retient plus que les indépendantistes convaincus, et ce rejet qu'on pensait être qu'un phénomène localisé dans la Capitale nationale semble maintenant toucher tout le Québec. Malgré sa belle victoire de la semaine dernière, Pauline Marois devra prendre acte de ces résultats. Ces résultats sont en fait le reflet de cette campagne de type présidentiel observable par toute l'attention consacrée uniquement aux chefs. Ignatieff, porteur de l'image négative toujours attachée au parti libéral apparait malheureusement trop intellectuel; Harper, quant à lui, véhicule une image beaucoup trop à droite qui ne colle pas à la culture de compromis des Québécois; quant à Duceppe, les gens en ont peut-être assez de ses sempiternelles sorties agressives contre tout et rien.  Enfin, il reste Jack, le seul qu'on nomme par son prénom. Jack avec son style familier et son combat contre le cancer nous rappelle à la fois Ti-Poil et Bouchard. Jack celui qu'on aime sans trop savoir pourquoi.

Jean Bottari

Préposé aux bénéficiaires

CYNISME ET DÉCEPTION

Depuis le débat des chefs, les intentions de vote pour le NPD ne cessent d'augmenter, surtout au Québec. Selon moi, cette soudaine remontée est en grande partie attribuable au cynisme et à la déception que nous entretenons face à la classe politique en général, et plus particulièrement envers les trois grands partis. Certains attribuent la popularité soudaine du NPD à l'attitude et à la personnalité de Jack Layton. M. Layton n'a pourtant pas changé depuis le dernier scrutin. La plupart d'entre nous ne connaissent même pas la plateforme électorale du NPD, mais sont tout de même prêts à lui accorder notre confiance le 2 mai. Je crois que nous en avons assez d'entendre de belles promesses qui, une fois les libéraux ou les conservateurs élus, deviennent vite mensonge. M. Layton a compris que nous avons besoin de renouveau. D'un parti qui réalise que la classe moyenne finance la grande majorité des programmes fédéraux. Les scandales et les allégations minent aussi la crédibilité des anciens partis et apportent crédibilité et honnêteté aux propos tenus par le chef du NPD qui semble être dans cette course pour le bien commun et non pas pour se l'approprier.

Pierre-Yves McSween

Comptable agréé et chargé de cours à HEC Montréal

LAYTON COMME LE LAITON

Au-delà du personnage sympathique de Jack Layton, certaines conditions temporaires sont rassemblées pour favoriser l'image du NPD. Depuis que le Reform Party a pris le contrôle du Parti progressiste-conservateur du Canada par le biais de l'Alliance canadienne, le Parti conservateur n'a pas la cote au Québec. Le Parti libéral, encore en rémission post-scandale des commandites, n'arrive pas à se trouver un chef charismatique faisant l'unanimité. Comme le Bloc a un rôle d'opposition perpétuelle, il ne fait que s'opposer et s'insurger. Après deux décennies, nous sommes peut-être las de l'opposition. Pendant que les trois autres partis se critiquaient mutuellement, Jack s'est faufilé entre les lapins: «Rien ne sert de courir, il faut partir à point». Pour le Québécois, Layton est comme le laiton: un alliage, un compromis orange, la couleur en vogue. Pour la première fois, des Québécois «sortent du garde-robe» et osent affirmer haut et fort qu'ils voteront NPD, cela a peut-être un effet boule de neige. Après l'élection d'un gouvernement conservateur minoritaire, le leadership de Stephen Harper sera sûrement remis en cause, de même que celui de Michael Ignatieff. Petite suggestion: le PLC et le NPD devraient sérieusement songer à fusionner pour former un nouveau parti ayant à sa tête un nouveau chef charismatique et parfaitement bilingue: un mélange de Mulroney-Trudeau, rassembleur et de «centre un peu plus à gauche» (pas évident à dénicher, je vous l'accorde). La couleur du nouveau parti? Oublions le rouge et l'orangé, la couleur gagnante du printemps au Québec, c'est le bleu-blanc-rouge. Ce nouveau parti aurait mon vote au fédéral. De quoi donner des idées à François Legault aux prochaines élections provinciales.

Gaétan Frigon

Président exécutif de Publipage Inc et ancien président-directeur général de la Société des alcools du Québec et de Loto-Québec

ALTERNATIVE VALABLE AU BLOC

À chaque élection, il y a presque toujours un événement imprévu qui vient changer la donne. Cette fois-ci, au Québec, c'est la montée du NPD. Mais quand on y pense, ce n'est pas aussi surprenant que ça en a l'air. D'une part, les Québécois n'ont pas encore oublié le scandale des commandites et ne s'identifient pas à Michael Ignatieff, d'où leur réticence à voter libéral. D'autre part, ils ne font pas confiance à Stephen Harper dans l'éventualité où ce dernier obtiendrait un gouvernement majoritaire, d'où leur résistance à voter conservateur. Pour plusieurs, la seule alternative valable était de voter pour le Bloc québécois, même si ce dernier ne sera jamais au pouvoir. Mais, comme les arguments de Gilles Duceppe commencent vraiment à sentir le réchauffé, c'est le NPD qui, tout à coup, devient une alternative valable au Bloc. Ce parti est moins centralisateur qu'auparavant et son chef possède un important capital de sympathie. Son ascension fulgurante ne durera pas jusqu'au 2 mai, mais elle demeurera assez importante pour changer l'échiquier politique au Québec.

Mathieu Bock-Côté

Chargé de cours en sociologie à l'UQAM



L'ORIGINAL ET LA COPIE



S'il faut relativiser le sondage qui place le NPD devant le Bloc, il ne sert à rien toutefois de nier le déplacement de suffrages qu'il annonce. La chose est compréhensible. Coalition nationaliste fondée au lendemain de Meech, le Bloc est ensuite devenu un parti fondamentalement de gauche, tout à la fois syndicaliste, pacifiste, féministe, inter/multiculturaliste et interventionniste, principal porteur de cet hybride idéologique qu'est le souverainisme postmoderne et trudeauïsé. Le Bloc a instrumentalisé le nationalisme québécois pour le mettre au service des valeurs progressistes renommées «valeurs québécoises», bien difficiles à distinguer des valeurs de la gauche canadienne. D'ailleurs, il ne dissimulait pas sa parenté idéologique avec le NPD. Le problème? Le Bloc se normalisait ainsi dans le régime fédéral ce qui l'a amené récemment à se présenter comme le meilleur gardien du Canada progressiste contre le «Canada de Harper». Les souverainistes devaient désormais sauver le Canada de lui-même! Le Bloc a ainsi contribué paradoxalement à la neutralisation de la question nationale et à son remplacement par le débat «gauche-droite». Il a scié la branche sur laquelle il était assis. Il paye aujourd'hui le prix d'une dérive stratégique de longue durée. Les électeurs finissent toujours par préférer l'original à la copie.