L'alerte nucléaire au Japon soulève des craintes dans les pays qui exploitent des centrales nucléaires. Selon vous, devrait-on songer à fermer la vieille centrale Gentilly-2 à Bécancour?

Mis à jour le 17 mars 2011
LA PRESSE

L'alerte nucléaire au Japon soulève des craintes dans les pays qui exploitent des centrales nucléaires. Selon vous, devrait-on songer à fermer la vieille centrale Gentilly-2 à Bécancour?





Pierre-Olivier Pineau

Professeur agrégé à HEC Montréal

METTRE NOS ÉNÉRGIES AILLEURS

Les problèmes liés à Gentilly-2 ne sont pas tant les risques en jeu que les coûts impliqués. Des tremblements de terre importants sont improbables dans cette région, et la technologie CANDU s'est toujours montrée très fiable. La situation japonaise ne devrait donc pas automatiquement nous faire changer d'avis - mais nous faire réfléchir sur les coûts et les bénéfices de cette technologie dans le contexte actuel canadien et québécois. Dans la colonne «coûts», il y a ceux de la réfection et de l'avenir incertain de la technologie CANDU. L'expérience récente du Nouveau-Brunswick (coûts de réfection hors contrôle), de l'Ontario (explosion des coûts des nouvelles centrales) et l'absence d'acheteurs sérieux pour EACL (qui développe la technologie) ne laissent rien présager de bon pour l'avenir. Dans le contexte québécois où Hydro-Québec développe des ressources alternatives (hydroélectriques) et où d'importants potentiels d'économie d'énergie et d'énergie éolienne sont présents, le risque (financier) du nucléaire au Québec est tout à fait optionnel. En fait, dans le contexte financier actuel, il serait préférable de l'éviter, et de mettre ses énergies ailleurs.


Philippe Faucher

Professeur au département de science politique et chercheur associé au Centre d'études et recherches internationales de l'Université de Montréal

DES ENSEIGNEMENTS À TIRER DU JAPON

La raison d'être de la centrale de Gentilly est double: produire de l'énergie à prix compétitif et assurer à Hydro-Québec la maîtrise de la filière nucléaire. Compte tenu des surplus disponibles, nous pouvons nous passer de l'énergie de Gentilly. En outre, la maîtrise de la filière ne vaut que si Hydro-Québec compte se lancer dans la construction d'autres centrales. Ce qui paraît très peu probable. Nous n'avons donc pas besoin de Gentilly. Mais cela ne change rien aux dangers provenant de la présence d'un réacteur. La situation au Japon est un rappel des risques associés au nucléaire. Les systèmes de refroidissement auraient été endommagés par la vague de 14 mètres qui a suivi le tremblement de terre, et non pas par les secousses. Un tel événement est peu susceptible de se produire au Québec. Néanmoins, comme pour toute catastrophe, il y a des enseignements à tirer. La formule des responsables Suisse de la sécurité nucléaire est impeccable: [il convient d'analyser les] «causes exactes de l'accident survenu au Japon et d'en tirer les conclusions s'agissant de l'élaboration éventuelle de nouvelles normes plus strictes, notamment en matière de sécurité sismique et de refroidissement». C'est la marche à suivre.

Philippe Faucher

Louis Bernard

Avocat et consultant, il a été haut fonctionnaire au gouvernement du Québec

ATTENDONS D'EN SAVOIR PLUS

À titre de propriétaire d'une vieille centrale nucléaire qui doit subir prochainement une cure de rajeunissement, Hydro-Québec devra prendre en considération les enseignements qui pourront être tirés de l'expérience récente des centrales nucléaires japonaises. Il est encore trop tôt pour faire ce bilan, mais nous devrions en savoir plus long assez prochainement. Ce bilan pourrait aussi bien être positif que négatif. Si, malgré tout, les centrales nipponnes démontrent qu'elles ont réussi à résister à un séisme d'une telle ampleur, cela pourrait être rassurant pour celle de Gentilly qui est située dans une zone beaucoup moins exposée. Si, par contre, des dommages importants devaient résulter du séisme japonais, malgré toutes les précautions qui ont été prises dans ce pays où les normes contre les tremblements de terre sont probablement les plus élevées au monde, une sérieuse remise en question de la rénovation éventuelle de Gentilly devrait être envisagée. Fukushima nous a fourni la rare occasion d'une expérimentation en temps réel. Nous ne pouvons pas ne pas en tenir compte, dans un sens ou dans l'autre.






Jean-Pierre Aubry

Économiste et fellow associé du CIRANO

UN SÉISME PEU PROBABLE À BECANCOUR

Non, car la probabilité de faire face à des secousses sismiques importantes à Bécancour n'a pas augmenté.  Il en est de même pour la probabilité que Bécancour soit frappé par un tsunami majeur provenant d'un séisme important qui, lui, aurait été déclenché par un séisme important dans l'océan Atlantique. Par contre, il sera important de voir si les mesures de sécurité de cette centrale (et des autres centrales canadiennes)  pourront être améliorées à la suite des leçons qui seront tirées de l'expérience japonaise.  Je pense que compte tenu de la taille énorme des problèmes qui peuvent être générés par une centrale nucléaire, il faut éviter de prolonger la durée de vie d'une centrale si de très hautes normes de sécurité ne peuvent être maintenues. Finalement, il est important que la direction des organismes de réglementation et de surveillance des centrales nucléaire soit plus indépendante des pressions politiques au Canada.

Jean-Pierre Aubry

Paule Brunelle

Porte-parole du Bloc québécois en matière de ressources naturelles et députée de Trois-Rivières

LE NUCLEAIRE N'EST PAS PROPRE

À l'heure où le développement durable et la protection de l'environnement sont devenus des impératifs, il est crucial de prendre des décisions éclairées au plan énergétique qui ne mettront pas en péril l'avenir de nos enfants. Pour le Bloc québécois, l'énergie nucléaire ne représente ni une énergie propre, ni une énergie renouvelable. Avec le nucléaire, nous produisons de l'énergie maintenant, et tant pis pour les générations futures auxquelles nous léguons tous nos déchets radioactifs! Au Bloc québécois, nous ne croyons donc pas que nous devrions investir des sommes colossales pour reconstruire la centrale nucléaire de Gentilly. Une telle avenue ne nous apparaît pas souhaitable pour le Québec. Par contre, il appartient au gouvernement du Québec, pas à Ottawa, de décider du sort de la centrale de Gentilly. Par ailleurs, nous demandons aussi au gouvernement Harper de casser la décision arbitraire de la Commission canadienne de sûreté nucléaire (CCSN) de permettre le transport de déchets radioactifs par la Voie maritime du Saint-Laurent. Le nucléaire n'est pas une énergie propre et n'est clairement pas une voie d'avenir pour le Québec!

Adrien Pouliot

Président de Draco Capital Inc., société d'investissement privée

VENDONS LA CENTRALE A L'ENCHÈRE

Si la centrale Gentilly-2 appartenait à une entreprise privée, la décision sur son avenir reviendrait au propriétaire et nous n'aurions probablement pas ce débat. Mais, hélas!, Gentilly-2 appartient à l'État et la décision sera donc empreinte de considérations politiques.  Une chose est certaine : Hydro-Québec gère mal ses projets et le prix de réfection prévu de 1,9 milliard $ sera dépassé et sera beaucoup plus élevé que si le privé s'en occupait, si l'histoire se répète.  La centrale Chute-Allard / Rapides-des-Coeurs d'Hydro a coûté presque le triple du coût moyen de Brookfield, un opérateur privé, pour des centrales au Canada ou aux États-Unis et deux fois plus que le prix supporté par Innergex, une entreprise québécoise, pour deux projets en Ontario et en Colombie-Britannique.  Le coût de revient par Kw/h des privés est de 50% inférieur à celui d'Hydro.  Les cinq dernières centrales construites par Hydro-Québec ont dépassé leur budget original de 26 %. En sera-t-il autrement pour une centrale nucléaire pour laquelle HQ n'a pas d'expertise?  Ma solution : vendons la centrale à l'enchère et utilisons le produit pour diminuer la dette de l'État. Ce sera la meilleure décision à prendre sur le sort de Gentilly-2 pour le Québec.

Adrien Pouliot