J'ai trois enfants. S'ils vont à l'université, je paierai leurs droits de scolarité. J'en ai les moyens, c'est vrai. Mais pour tout vous dire, je ne vois pas vraiment ce que j'ai de tellement plus important à faire sur cette Terre avec mon argent que de donner l'occasion à mes enfants d'étudier aussi longtemps qu'ils le veulent.

Mis à jour le 22 mars 2012
Yves Boisvert LA PRESSE

Quoi? Vous me dites qu'au nom de la justice sociale, on devrait geler les droits? Ou mieux encore, instaurer la gratuité universitaire?

Ce sera «le gouvernement» qui paiera pour mes enfants? Cool, le gouvernement! Je vais économiser un paquet d'argent avec ça.

Mais n'appelez pas ça «justice sociale».

Ce n'est pas ma conception de la justice sociale que de faire payer les études des enfants nantis par les impôts des ouvriers.

Ce sont encore les enfants des classes plus aisées qui vont le plus à l'université. Pas parce qu'il faut payer pour y aller. La discrimination ne se fait pas à la porte d'entrée de la faculté. Elle se fait pendant toute la vie de l'étudiant. C'est la valorisation des études qui ouvre ou non la porte de l'université. C'est bien avant que l'injustice fait son oeuvre et qu'on perd des candidats. Partout au Canada où l'on a haussé les droits (et de manière pas mal plus radicale qu'au Québec), la clientèle n'a pas diminué.

Ce qu'il faut pour qu'un système d'éducation supérieure soit juste, c'est qu'il n'empêche aucun étudiant motivé et méritant d'étudier parce qu'il est trop pauvre.

Le système québécois n'est pas parfait, mais il accomplit à peu près cela. Plusieurs s'endettent, c'est vrai, et ils s'endetteront davantage. Mais quand on décompose la dette étudiante, les droits n'en sont qu'une petite partie.

Les droits annuels cette année sont de 2168$. Dans cinq ans, ils seront de 3793$. Pour un bac, ce sera donc 4875$ de plus pour ceux qui termineront en 2019.

C'est beaucoup.

Mais c'est encore le plus formidable investissement qu'on puisse faire. La différence de revenus entre une personne qui entre sur le marché du travail avec un DEC et une autre qui le fait après un diplôme universitaire est énorme sur une vie (de centaines de milliers à deux millions de dollars en moyenne selon le programme). Sans même parler des bénéfices intangibles de l'éducation.

Est-ce horriblement injuste de demander aux étudiants de payer moins que ce que payaient leurs grands-parents en 1968, en dollars constants?

Ils seront demain les plus riches. J'imagine qu'ils n'étudient pas seulement pour l'intérêt général de la société.

Alors quoi? Alors ils devraient payer des droits de scolarité vraiment peu élevés. C'est ce que 3793$ représentent: 17% du financement.

Rien n'est parfait, et on sait bien que les étudiants en lettres paient beaucoup plus en proportion (40% de la formation) que les étudiants en médecine vétérinaire (6%). Les droits de scolarité devraient être modulés en partie en fonction des coûts et des perspectives de revenus. Ce serait équitable.

La gratuité, elle serait agréable. Pas équitable.

* * *

Pourquoi des garderies à 35$ par semaine? Avec trois enfants, ça fait une bonne somme à la fin de l'année. Qu'y a-t-il de plus important que les premières années de vie d'un être humain?

Hier, le gouvernement a annoncé une meilleure indemnisation pour les familles dont les enfants sont assassinés. Qu'y a-t-il de plus tragique? Ne pourrait-on pas en faire plus?

On n'a pas parlé des gens de 90 ans dans les CHSLD qui ont droit à un bain par semaine. Vous trouvez ça juste? Pas moi.

Mais s'il n'y a pas de limite aux besoins, il y a des limites à ce qu'on peut ou veut payer.

Avec la dette qu'on porte, ce n'est pas le gel des droits qui est menacé. C'est toute la social-démocratie.

Le Québec paie déjà par étudiant plus que presque toutes les autres provinces.

Alors qu'on demande à ceux qui occuperont les meilleurs emplois demain de contribuer un peu plus me semble raisonnable. Et juste.

C'est le gel perpétuel et la peur des politiciens d'y mettre fin si longtemps qui ont créé ce faux drame et perpétué ce qui est, en vérité, inéquitable.