Quand il neige trop, le Plateau arrête de déneiger pour économiser. Quand il neige moins, le Plateau arrête de déneiger pour économiser.

Yves Boisvert LA PRESSE

«Coudonc, va-tu falloir qu'on brûle nos déchets?», me demande un commerçant qui se lève la nuit pour haïr Luc Ferrandez.

Il se lève aussi le matin pour enlever la neige sur le trottoir devant son commerce et celle dans les espaces de parking. Espaces les plus chers en ville, comme chacun sait, et où la police de la circulation est la plus rigoriste. Tu mets ces gars-là sur la construction, tu n'as plus besoin de commission d'enquête.

Avez-vous vu de quoi ont l'air les trottoirs sur Plateau, en cet hiver qui n'a pas eu lieu? Si ma mère y habitait, j'irais d'urgence la sortir du quartier. Quand une administration municipale en est rendue à chipoter sur le déblayage des trottoirs sous prétexte d'économie budgétaire, c'est que, vraiment, la faillite n'est pas loin.

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L'an dernier, j'ai mangé avec Luc Ferrandez et je ne m'en suis pas encore tout à fait remis.

Je m'attendais à me faire engueuler un peu, vu ce que j'avais écrit de pas très sympathique au sujet du secrétaire général du Plateau-Mont-Royal.

Pensez donc. Le type est d'une affabilité et d'une transparence désarmantes. Je veux dire: on arrive armé de statistiques et de lamentations documentées... Et le gars vous dit: oui, c'est vrai, ça se peut qu'on se trompe.

Comment ça, ça se peut qu'on se trompe? J'étais venu pour m'engueuler! Ben non, le politicien te dit: on n'est pas trop sûrs, on essaie des affaires. Il paie le lunch en plus, vu qu'à notre premier rendez-vous dans un café biologique, il ne s'était pas pointé pour cause de malentendu, bref, Luc Ferrandez est vraiment fin, pas con pour deux sous, tu veux être son ami. Mais pas son administré!

Ce type est vraiment en train de tuer la vie commerciale sur le Plateau et ça ressemble à un plan.

Mais même ça, quand je lui en ai parlé l'an dernier, il ne s'en défendait pas. Oui, les règles de circulation, de parking et de tarifs vont finir par tuer des commerces. C'est couru.

C'est sûr qu'il va y avoir des commerces qui vont fermer, m'a-t-il dit. Si ça va trop loin, on va réévaluer la situation. Mais on s'en va là. Et de m'expliquer ensuite ses nouveaux plans de restriction du parking. Il a été élu avec ce mandat-là, et aux prochaines élections, si on veut le foutre à la porte, qu'on le fasse.

Il disait ça avec la même transparence que la semaine dernière, quand il a reconnu qu'il y avait un certain fondement aux critiques de Michael Applebaum sur son refus de déneiger.

Hey! Enlever la neige! N'est-ce pas l'ABC de la gestion municipale au Québec? Non seulement il ne le fait pas, mais il va aussi foutre des amoncellements devant des commerces. Il glisse ensuite dans une séance du conseil que l'an prochain, il va déneiger... les pistes cyclables!

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Pendant ce temps-là, l'avenue du Mont-Royal voit ses commerces fermer l'un après l'autre. Récession? Depuis un an, Guylaine Lévesque, de la poissonnerie La Dorade Rose, dit avoir perdu au moins 30% de son chiffre d'affaires.

«Les clients me le disent: c'est plus allable, sur le Plateau! Trop compliqué, venir ici, les rues, les parcos, maintenant la neige, ils ont une contravention et après ils ne reviennent plus. C'est pas vrai qu'on peut vivre seulement avec la clientèle locale qui vient à pied.»

Annie Milhomme, copropriétaire du Second Cup, évalue sa baisse de clientèle à plus de 20% en un an. Elle fait partie de ceux qui doivent déneiger eux-mêmes les espaces de stationnement - on parle de Mont-Royal et Marquette!

«Les gens vont ailleurs, c'est trop compliqué.»

Federico Rivas, du bar Chez Baptiste, a été le premier à ouvrir une terrasse sur Mont-Royal. Elle coûtait 350$ en taxes il y a sept ans... et 10 000$ cette année. La terrasse de son autre bar, rue Masson (Rosemeont-La Petite-Patrie), lui coûte 10 fois moins. Les conseillers sont venus l'accueillir avec enthousiasme. L'atmosphère est au développement. Mais sur le Plateau, «on envoie la business ailleurs».

Sa terrasse qui lui coûte 30 fois plus cher ferme aussi trois heures plus tôt, pour cause de tranquillité, ce qui veut dire moins d'emplois. Et, dit-il, 75% des employés sont des artistes du Plateau qui peuvent vivre dans le quartier avec ces jobs-là.

«On n'a pas de problème avec les taxes, mais les services diminuent!»

Mathieu Leblanc, copropriétaire de la Taverne Normand, s'est fait dire par un politique de Projet Montréal que même si la terrasse coûtait près de 10 000$ cette année, il ferait «tellement d'argent qu'il pourrait s'acheter une Porsche». En ce moment, ce père de deux enfants roule en Escort 1997, mais on décode que pour certains chez Projet Montréal, les commerçants sont de vulgaires faiseurs de profits qui ont des rêves de parvenus.

«J'étais fâché, maintenant je suis triste. Ils sont en train de détruire l'âme du Plateau. Les gens aiment mieux aller chez Loblaws à cause d'eux. Si Luc Ferrandez veut une place tranquille, il peut aller à Lanoraie!»

En vérité, tout fonctionne comme prévu. L'administration Ferrandez a choisi consciemment de détruire une partie de la vie commerciale du Plateau en échange de plus de tranquillité.

Mais les pistes cyclables seront déneigées.