Un jour qu'il traversait la salle de rédaction avec un casque de moto sur la tête, il s'est arrêté au bureau d'une très belle journaliste.

Publié le 10 juill. 2011
Yves Boisvert LA PRESSE

Il n'y a que Réjean Tremblay pour se promener avec un casque de moto sur la tête dans une salle de rédaction.

Il s'arrête donc pour causer avec la jolie collègue. Un peu interloquée, pour engager la conversation, elle lui dit: «Comme ça, tu conduis une moto?»

- Ouais.

- Et quelle sorte?

- Grosse. Très grosse.

Avec Réjean, tout est... considérable. Déjà, c'est une pièce d'homme. Quand il entre quelque part, c'est par la grande porte. Quand il couvre un événement, c'est que c'est un Événement.

Pas de doute, c'est un Bleuet, ainsi que les gars des sports le surnomment.

Au cours des dernières années, on ne le voyait presque plus au journal. Mais impossible de le manquer. Il surgissait de l'ascenseur, cellulaire à l'oreille, traversant la salle pour s'approcher des fenêtres, comme à l'époque où la transmission y était meilleure. Je soupçonne que c'était plutôt pour être certain d'être vu et entendu du plus grand nombre. Il était question de contrats, de sommes d'argent (grosses, très grosses!), d'actrices et de producteurs, parfois même de sport... Si l'on avait réuni toute la salle après qu'il l'eut traversée pour mettre ensemble les bribes de conversation, on aurait eu toute une histoire. Grosse histoire!

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La première fois que je l'ai vu, c'était dans l'autre millénaire, et lui était déjà à La Presse depuis 1000 ans - c'est pour ça qu'il parle un peu latin. Avec Foglia, Lysiane, Girerd, Alain Dubuc, c'était une des stars du journal, mais plus vedette que tous les autres, puisqu'il avait entamé sa carrière d'auteur de séries télé à succès. Et parce que Réjean, ben, c'est Réjean.

J'arrivais à La Presse et je couvrais pour les sports, à Québec, un match de quart de finale du Championnat du monde... d'échecs. Réjean venait faire avec les joueurs une de ces grandes entrevues où se mêlent la psychologie des profondeurs et les aventures en haute mer. Je sentais soudain que l'événement était... big.

Un gars de Rosemont, Kevin Spraggett, contre un Russe, Arthur Youssoupov. C'était le temps de l'Union soviétique et le jeu d'échecs avait encore un prestige que les ordinateurs sont en train d'anéantir.

L'Est contre l'Ouest, le Montréalais surgi de nulle part contre la machine soviétique, le match des esprits... Du bonbon pour lui. (Ça me rappelle que je ne t'ai pas remis le roman d'échecs que tu m'as prêté.)

La deuxième fois, je le vois arriver un soir dans la section des sports, tempêtant, un exemplaire de L'actualité en main. Nathalie Petrowski, alors au Devoir, avait fait le portrait du journaliste père de Lance et compte. Maintenant qu'on est rendu à Lance et compte XXXVIII environ, on n'a pas idée de ce qu'a été pour la télé québécoise cette télésérie. Elle a cassé le moule du «téléroman» et inauguré une façon moderne de raconter des histoires.

Toujours est-il que le portrait était plutôt aigrelet. Pas sympathique du tout, en fait.

Je revois encore Réjean, brandissant le magazine devant les gars des sports: «Elle aurait-tu pu me trouver UNE qualité? Juste une?»

Il faut dire qu'il n'a jamais vraiment tenté de se rendre plaisant parmi les collègues. Pas trop de temps à perdre, vu les nombreux chantiers. Et quand il trouve qu'on a raté un papier, il vous le dit carrément.

***

Aux Jeux olympiques de Salt Lake City, en 2002, je l'ai vu traîner ses savates dans les arénas après une opération aux genoux. Rien d'héroïque. Et bougonnant. Mais d'autres dans cette situation auraient préféré couvrir ça de la salle de presse.

Je l'ai vu me piquer sans gêne une histoire. Pas grave, on a scoopé le Globe et le Journal de Montréal.

Je l'ai vu aussi secourir le jeune Simon Drouin, assis à côté de nous un soir de patinage plus ou moins artistique, ou de vitesse, dans un aréna de Salt Lake. Un boss commandait à Simon un texte bilan après cinq jours de Jeux olympiques. Le pauvre ne savait pas trop comment expliquer que ça n'avait pas d'allure, qu'il était en train de couvrir un truc...

Réjean agrippe le téléphone de Simon et prend l'affaire en main: «'Coute ben, tabarnak, tu vas pas nous expliquer ce qui se passe ici! Laisse-le travailler tranquille! Bye!»

- C'est de même qu'on leur parle, aux boss, Simon. Y savent pas c'est quoi, les Olympiques, y z'ont aucune idée.

Après ça, il a écrit sa chronique en 23 minutes, sur le deadline.

Dans ces quelques jours olympiques, j'ai vu ce qui a fait sa marque à son entrée à La Presse, et pendant tant d'années aux sports à couvrir le Canadien et tout le reste: la rage de se démarquer, d'être meilleur que tout le monde, de scooper Bertrand Raymond et tous les maudits Anglais, de dire «les vraies affaires», de raconter des vies héroïques et des combats furieux.

Et tant pis s'il faut écraser des orteils et d'autres choses. Tant pis pour les âmes sensibles. Tassez-vous de là, Réjean arrive.

Bon, là, il s'en va.

La Presse, ce n'était peut-être plus vraiment la maison, pour lui. Mais c'est encore de là que tout est parti.

Comme l'impression qu'il aura des regrets, en plus des souvenirs - gros souvenirs.