Ce verdict de «non-responsabilité criminelle pour cause de troubles mentaux» n'est pas facile à accepter. Ni facile à comprendre.

Publié le 5 juill. 2011
Yves Boisvert LA PRESSE

Mais il a été rendu par 11 personnes qui ne sont pas plus intéressées que vous et moi à absoudre des meurtriers. Il n'a rien d'absurde.

Pas facile à accepter, parce que deux enfants sont morts et qu'il n'y a pas de coupable, même partiel.

Le juge Marc David leur avait ouvert deux verdicts mitoyens pour tenir compte d'une conscience peut-être altérée: meurtre non prémédité et homicide involontaire. Ils ont opté pour la responsabilité zéro.

Ce qui a de quoi étonner, c'est qu'il s'agit d'un cas de troubles mentaux plutôt limite. Les affaires où cette défense est acceptée ne sont pas si nombreuses. D'abord parce que c'est à la défense qu'il revient de faire la preuve de cet état - il ne suffit pas de soulever un doute.

Ensuite parce qu'il est contre nature de blanchir quelqu'un à cause de ses problèmes mentaux. Il n'y a pas d'assassin heureux, au fond, et comme avait dit un psychiatre dans une affaire célèbre, «la dépression n'est pas un passeport pour le meurtre».

Ceux qui ont bénéficié de ce genre de verdict sont souvent aux prises avec des hallucinations ou psychotiques - bref, ils avaient perdu tout contact avec la réalité. Ça peut arriver à des gens au-dessus de tout soupçon qui ont une vie rangée. Mais c'est souvent le fait de personnes qui ont de lourds antécédents psychiatriques.

Guy Turcotte, lui, n'a pas connu ce fameux black-out total qu'invoquent certains accusés. Il se souvient de toute la séquence des événements. Il se voit en train de poignarder ses enfants. Il a relaté les faits à plusieurs témoins après coup.

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Le jury a néanmoins conclu que, étant donné ses troubles, il était incapable de «juger de la nature et de la qualité de ses actes» ou de «savoir qu'ils étaient mauvais», comme dit le Code criminel.

Et pourtant, de son propre témoignage, il ressort qu'il a eu le flash, la conscience de ce qu'il faisait, quand il a entendu son fils lui dire d'arrêter.

Que s'est-il donc passé? Les jurés, ici, n'ont pas le droit de s'expliquer. On en est réduit à faire des hypothèses sur ce qu'ont pensé ces sept femmes et quatre hommes.

On a affaire à un jury très scrupuleux, qui a dénoncé un membre qui s'exprimait un peu trop ouvertement et catégoriquement sur l'accusé, un «maniaque», avait-il dit à ses collègues pendant les pauses, lors du témoignage de Turcotte. Il a été expulsé.

Le jury s'est aussi plaint au juge des mimiques des procureures de la poursuite et du fait qu'elles échangeaient des notes avec Isabelle Gaston. Ça n'annonçait pas un très bon courant entre l'accusation et le jury.

On peut se demander s'il était de bonne stratégie, pour la poursuite, de maintenir une accusation de meurtre prémédité. Bien sûr, un meurtre prémédité n'est pas nécessairement le fruit d'une longue planification. On peut le préméditer en quelques minutes. Mais le récit de cette soirée, son déroulement banal jusqu'au moment où Turcotte perd la tête en lisant les lettres d'amour de sa femme et de son amant, tout cela jette un sérieux doute sur la planification.

Ont-ils (elles) eu de la sympathie pour l'accusé? J'ai assisté à quatre jours de son témoignage. C'était un homme détruit, un mort vivant. Il se lamentait péniblement en racontant sa vie. Mais allez donc sympathiser... L'homme a poignardé ses enfants. Comment passer par-dessus ça?

Il y avait moyen de le faire, apparemment. Pierre et Guy Poupart se sont employés à démontrer à quel point cet acte était incompatible avec la personnalité de l'accusé.

Ce n'est «pas lui» qui a tué ses enfants, en somme, c'est sa dépression et ses troubles de la personnalité.

Il fallait insister sur le contraste entre le bon médecin, le père aimant... et l'homme désespéré qui tenait le poignard. Ces images inconciliables, juxtaposées, tendent à une seule conclusion logique, selon la défense: cet homme était fou quand il a fait «ça».

Le fait que l'accusé ait joui du prestige du cardiologue rendait le geste apparemment encore plus insensé.

Il restait à la défense à investir les 11 citoyens de la mission sacrée de rendre justice en dépit de ce que «les loups» hurleront. De s'élever au-dessus des clameurs de l'opinion publique. Pierre Poupart a réussi à leur donner... j'allais dire ce courage, disons cette indépendance d'esprit. Dans le contexte hyper émotif de cette affaire affreuse, c'était un défi colossal.

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Est-ce que ce verdict «ouvre la porte» à d'autres? Pas du tout. Quand les faits sont incontestables, les accusés plaident parfois les troubles mentaux - généralement sans succès. Voir le policier Jocelyn Hotte, qui a tué sa femme. Voir Francis Proulx. Et combien d'autres.

C'est une affaire unique, qui s'est jugée sur une preuve très particulière et qui n'aura aucun effet d'entraînement. Pour la raison très simple que j'ai avancée au début: les jurés veulent comme tout le monde que les crimes soient punis.

Plein de gens, depuis hier, se déchaînent contre ce verdict.

Je pense au contraire qu'il montre une fois de plus que des citoyens ordinaires sont capables de juger une affaire selon la preuve qui leur est présentée, sans se soucier de l'opinion publique.

Et si ce verdict nous surprend, il trouve sa logique dans les témoignages de cette cause sans pareille et dans la façon dont ils ont été présentés.

Il est parfaitement défendable.