Enfin.

Yves Boisvert LA PRESSE

Enfin la justice criminelle s'occupe de Ronald Weinberg. Pendant qu'on le cherche quelque part dans le Sud, j'essaie d'écrire une morale à cette histoire. Mais elle n'en mérite peut-être pas.

Après tout, l'affaire Cinar, c'est l'histoire de gens riches et puissants qui se croyaient au-dessus des lois et qui ont réussi à l'être jusqu'à maintenant.

Est-ce que les accusations criminelles déposées contre Weinberg la semaine dernière vont changer cela? Je veux dire: est-ce que la morale de l'histoire est que la justice finit par triompher, même s'il faut y mettre le temps?

À la lumière des événements des 10 dernières années, je préfère attendre avant de me réjouir trop bruyamment.

Mais bien franchement, je n'y croyais plus. Je pensais qu'on avait abandonné l'idée d'accuser Weinberg, et que la seule tache officielle à son dossier serait le jugement civil obtenu par Claude Robinson, où le juge Claude Auclair traite Weinberg de bandit - une affaire qui sera entendue en Cour d'appel ce printemps.

J'ai écrit si souvent sur des enquêtes criminelles concernant Ronald Weinberg et Micheline Charest, on nous a dit si souvent que ça s'en venait... GRC, Sûreté du Québec, police de Montréal, police des marchés financiers...

Et chaque fois, rien.

Ou pire que rien: une entente à l'amiable honteuse, comme celle qui a signé l'arrêt de mort de la Commission des valeurs mobilières du Québec. Weinberg et Micheline Charest avaient versé 2 millions sans se reconnaître coupables de quoi que ce soit, en échange de la fermeture de leur dossier. Ce jour-là, la CVMQ a perdu toute crédibilité. Il a fallu la renommer Autorité des marchés financiers et récrire la loi.

De voir Weinberg finalement accusé (Charest est morte), et pas pour des broutilles, c'est donc un motif de réjouissance.

Mais chaque fois qu'il semblait coincé, Weinberg s'en tirait d'une manière ou d'une autre. Encore maintenant, il manque à l'appel.

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Weinberg et Charest étaient à la tête d'une maison de production fabuleuse, Cinar, qui produisait des émissions pour enfants de qualité, et qui a valu dans ses belles années 1,6 milliard en Bourse. Une société que tout le monde donnait en exemple et dont les dirigeants cultivaient les contacts politiques à Ottawa comme à Québec. Du monde éminemment montrable en société.

Jusqu'à ce qu'on apprenne que ses dirigeants étaient des tricheurs de niveau international - essentiellement parce que l'artiste Claude Robinson, plagié par Cinar, a mené sa propre enquête.

Il y avait toujours ce mystère, depuis qu'on sait l'ampleur de leurs tricheries: pourquoi, jamais, aucune accusation contre eux?

Ce n'est pas que je méprise la présomption d'innocence. C'est juste que... Ronald Weinberg marche en homme libre depuis 10 ans avec le mot «escroc» écrit sur le front.

C'est seulement qu'on a la preuve de ses escroqueries depuis 10 ans. Elles sont étalées sur des pages au palais de justice.

On a l'embarras du choix dans cet immense buffet criminel, pour ainsi dire. Fraude fiscale, plagiat, vol de droit d'auteur, fraude aux actionnaires, mettez-en.

C'était tellement évident que toutes les théories du complot et des influences politiques commençaient à avoir une certaine allure.

Et voici qu'arrivent ces accusations. Elles concernent un transfert frauduleux d'argent de la société de 120 millions dans un compte aux Bahamas au profit de Charest et Weinberg - une somme qui s'est évaporée depuis.

Il ne s'agit plus simplement du système de prête-noms, avec lequel la société obtenait des crédits d'impôt en faisant semblant de faire travailler des auteurs canadiens. Il ne s'agit plus du plagiat de l'oeuvre de Claude Robinson. Il s'agit d'une fraude gigantesque, à l'égal de Norbourg.

Cette fraude a précipité la descente de Cinar et fait perdre presque toute sa valeur aux titres de la société. Personne n'avait confié toutes ses économies à Charest et Weinberg, comme à un Vincent Lacroix. Mais beaucoup de gens, et des fonds de placement, avaient des actions de Cinar, et ont dû essuyer cette perte.

Cette histoire est connue depuis presque 10 ans, quand on a expulsé Charest et Weinberg de leur propre entreprise.

Pourquoi maintenant l'enquête de la Sûreté du Québec aboutit-elle à des accusations?

Parce qu'on a décidé d'enquêter et d'aller au bout de ce dossier - ce qui est déjà un signal important.

Et parce que ces crimes sont extrêmement compliqués à démêler, la preuve longue à amasser. D'autant plus que ça se passe entre le Canada et les Bahamas. Selon nos sources, l'enquête de la SQ est complétée depuis 2008, mais la Couronne exigeait des compléments de preuve.

Il y a lieu de se réjouir, donc, puisque l'impunité de Weinberg et Charest est une injustice qui a duré trop longtemps. Quand on y met les ressources, on peut s'attaquer efficacement au crime économique.

Mais un peu comme pour ce printemps incertain censé être à nos portes, je reste dubitatif.

J'attends les menottes, le procès, la sentence. Alors on écrira une morale autour de la lenteur de la justice humaine, qui finit quand même par s'imposer, et qui s'abat aussi sur les puissants...

Mais alors seulement.