Habitez-vous dans un pays bilingue? Pas tant que ça, répondent les Québécois. Bien sûr que oui! répondent les autres Canadiens.

Yves Boisvert LA PRESSE

D'où vient cet écart de perception? Du simple fait que les Québécois sont plus bilingues... Et qu'ils constatent bien que les autres ne le sont pas autant.

À 53%, les Québécois estiment «très important» d'être bilingues. Dans le Canada en entier, seulement 20% ont cette opinion, un chiffre gonflé par l'enthousiasme québécois. En Ontario, il tombe à 10%, et il atteint 15% dans les Maritimes - les deux régions comptant le plus de francophones hors Québec.

Curieux, tout de même, que dans des provinces où moins de 15% des gens estiment important d'être bilingues... les gens sont convaincus aux deux tiers de vivre dans un Canada bilingue.

Qu'est-ce que ça veut dire?

Comme on sait, qu'il n'y a aucun avantage réel à parler français pour la majorité des gens hors Québec. Ce n'est pas «important» pour le commun des mortels.

En même temps, la présence du français dans la sphère publique, aussi petite soit-elle, semble signifier que le pays est bilingue.

Pour les Québécois, la prédominance de l'anglais et l'absence relative du français dans plusieurs événements publics canadiens est un indice de l'échec du bilinguisme. Le bilinguisme est une promesse non tenue.

Mais pour l'anglophone de Moose Jaw, les premiers mots du premier ministre Harper prononcés en français dans un discours sont l'indice incontestable de ce que le Canada est bilingue - même s'il ne les comprend pas. Le bilinguisme est un truc institutionnel, officiel, qui n'a pas grand-chose à voir avec la vie réelle. Mais on voit bien qu'il existe, il y a des signes...

Périodiquement, et tout aussi logiquement, on voit ressortir au Québec des reportages sur les failles du bilinguisme - aux Jeux olympiques, dans la fonction publique, etc.

Pendant ce temps, à l'extérieur du Québec, on voit arriver à date fixe des reportages sur les coûts du bilinguisme officiel au Canada - traductions, formation, Commissariat aux langues officielles, etc.

Vu de là, le bilinguisme est un projet idéologique voué à l'échec financé par plein de gens que ça n'intéresse pas...

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On observe également dans ce sondage que les Québécois, s'ils apprécient l'impact de la loi 101, ont l'impression que la situation du français se dégrade depuis quelques années. Voilà qui a une importance politique non négligeable. L'idée de «renforcer la loi 101», comme le propose le PQ, tombe dans un terreau réceptif.

On a demandé aux sondés d'évaluer la situation du français depuis 30 ans, depuis 20 ans et depuis 10 ans.

Plus on recule dans le temps, plus on obtient une réponse optimiste. Ils sont 39% à penser que la situation s'est détériorée depuis 30 ans (presque autant pensent qu'elle s'est améliorée)... mais 60% pensent qu'elle s'est détériorée pendant les 10 dernières années.

Les choses empirent donc dans l'esprit des Québécois.

Les Québécois estiment le français menacé; il n'y a rien de neuf là-dedans, c'est ancré dans la psyché nationale.

Mais, fait à noter, ce n'est plus tellement la faute aux Anglais... à peine plus aux Américains... mais surtout au «multiculturalisme». Les deux tiers des répondants y voient une menace à la langue française.

Le principal effet de la loi 101 a pourtant été de franciser les enfants des immigrants. Partout, les enfants de la loi 101 sont là pour en témoigner. Qu'importe, la présence de plus en plus grande d'immigrants soulève toutes sortes d'inquiétudes.

Sans doute n'est-on pas sorti du climat qui a mené à la commission Bouchard-Taylor. Quand on parle de «multiculturalisme», on fait écho aux demandes d'accommodement les moins raisonnables, on voit des kirpans et des burqas...

Le rapport avec la langue? Il s'agit ici plutôt d'identité. L'identité québécoise canadienne-française a été construite autour de la langue et de la religion catholique. Voir s'affirmer d'autres religions avec autant de ferveur, c'est remettre en question l'identité. C'est donc menacer la langue...

Ce thème-là ne faiblira pas de sitôt.