Consacrer deux semaines du précieux temps de la Cour supérieure à déterminer ce que «voyou» veut dire et si c'est un mot qui fait de la peine, c'est déjà une aberration.

Publié le 28 nov. 2010
Yves Boisvert LA PRESSE

N'y a-t-il pas un problème de délais devant nos tribunaux, ne voyez-vous pas tous ces gens qui font la queue pour obtenir justice? Pendant ce temps, dans le procès PKP-Lafrance, on entend un éminent linguiste deviser sur la place des mots dans une phrase.

Je laisse pour l'instant le fond de l'affaire de côté, en attendant qu'un jugement soit rendu dans cette poursuite en diffamation de Pierre Karl Péladeau contre Sylvain Lafrance. Je m'intéresse à la manière.

Le juge Claude Larouche, qui préside cette affaire hautement médiatique d'une façon chaotique, fait honte à toute la magistrature. Les avocats de Pierre Karl Péladeau ont bien raison de s'indigner.

Au départ, le juge Larouche a signifié sans gêne que ses collègues juges n'avaient pas voulu entendre ce procès et que l'affaire lui était tombée dessus, faute de volontaire. Ça commence bien!

Il a commencé par des commentaires et des observations intempestives, a rabroué PKP quant à ses opinions sur les subventions à Radio-Canada. «En quoi ça vous dérange, vous? Vous ne voulez pas qu'on lui en donne du tout?»

D'après les journalistes présents, c'était dit sur un ton plutôt impatient. Rien pour demander à un juge de se récuser, mais une petite saute d'humeur inutile et malvenue. Il y en a qui ne peuvent pas s'empêcher de penser tout haut.

Puis, la semaine dernière, voici le juge qui arrive en salle d'audience en citant la une de deux magazines où apparaît Pierre Karl Péladeau - L'actualité et La Semaine.

Et le juge de reprocher à M. Péladeau d'avoir utilisé son influence pour y figurer. Apparemment, pour le juge Larouche, tous les magazines qu'on trouve près de la caisse au IGA appartiennent à PKP...

Même si ces magazines avaient appartenu à PKP, on voit mal en quoi cela aurait été pertinent. Il pourrait bien redorer son image à son goût, quel rapport avec la question de savoir si la phrase prononcée par Sylvain Lafrance en 2007 est diffamatoire?

Mais à cause de cette enquête maison du magistrat, il a fallu faire venir les éditeurs de ces périodiques pour expliquer les réalités de la vie au juge Larouche. L'actualité appartient à Rogers, La Semaine à Claude J. Charron, et il n'y a pas beaucoup d'amitié entre ces gens-là et PKP...

Depuis quand un juge se mêle-t-il d'introduire de la preuve de son propre chef dans un procès? Et sans rien vérifier, le voici qui accuse le demandeur? Ce jour-là, le juge Larouche s'est discrédité définitivement.

Comme si ce n'était pas assez, l'avocat principal de M. Péladeau, James Woods, a perdu sa soeur jeudi dernier. Il a demandé qu'on reporte la cause à ce matin, parce qu'il doit s'occuper des funérailles. Une demande tout ce qu'il y a de plus correct, que n'importe quel juge aurait acceptée. Mais le juge Larouche l'a refusée. Que la cause continue avec le collègue de Me Woods, a-t-il dit.

Certes, la cause est presque finie, il ne reste que la fin de la plaidoirie de Sylvain Lafrance et, peut-être, une réplique de PKP. Mais M. Péladeau a le droit d'être représenté par son avocat jusqu'à la fin - sans rien enlever à celui qui l'assiste, James Woods est un des plaideurs les plus réputés en ville. Finalement, il a accepté la remise, mais non sans manifester sa mauvaise humeur.

Il ne manque pourtant pas de juges qualifiés à la Cour supérieure pour entendre ce procès. Une cause parmi les plus simples, en plus, où on ne réinventera pas le droit. Il n'y a pas tant de causes civiles suivies par les médias dans une année (on couvre essentiellement les jugements, rarement les audiences, contrairement aux affaires criminelles). Est-ce trop demander au juge en chef qu'il trouve un juge montrable à la télévision quand c'est le cas?

Le juge Larouche doit dire ce matin s'il se récuse, comme le demande l'avocat de Pierre Karl Péladeau. On devine que c'est une demande très délicate à faire, qui ne fait pas très plaisir aux juges, surtout si elle arrive à la toute fin du procès.

Alors, si le juge accorde la requête, il faudra tout reprendre devant un autre juge? Et s'il ne se récuse pas et qu'il finit d'entendre la cause (aujourd'hui, probablement), que dira la Cour d'appel?

Dans une équipe de hockey, le coach connaît ses joueurs. Dans une cour, le juge en chef connaît ses juges. On a envoyé Georges Laraque pour les tirs de barrage. Pas une bonne idée.

Le plus ironique, c'est que cette affaire arrive au moment où cette cour n'a peut-être jamais été aussi obsédée de compétence, d'organisation, d'efficacité, si soucieuse de gérer les dossiers rigoureusement, de réduire les délais.

Voilà qui, au contraire, nous fait reculer dans un folklore judiciaire qu'on croyait révolu.