L'été dernier, au hasard d'un reportage, je croise un entrepreneur en construction. Le type a une société assez importante qui fait des travaux d'infrastructures pour des villes. Il travaille un peu partout autour de Montréal. Mais jamais à Montréal.

Publié le 13 nov. 2010
Yves Boisvert LA PRESSE

Je pose la question faussement naïve: pourquoi ne travaillez-vous jamais à Montréal?

Il me raconte qu'il s'est essayé à un contrat dans un arrondissement, il y a quelques années. Le téléphone a sonné: «Ce serait mieux que tu travailles seulement dans ton coin, tu comprends?»

Il a compris. Il n'est pas le seul. Il y en a qui ont reçu des menaces de bris d'équipement, d'incendie, d'agression, etc.

Le type m'a raconté ça sur le ton de l'évidence. C'est une chose bien connue, on vit avec ça: la mafia protège un certain marché de la construction à Montréal depuis longtemps. Tout le monde sait ça, dans le milieu.

D'ailleurs, il ne m'a dit cela qu'en guise d'introduction. Ce qu'il voulait me dire, c'était que les entrepreneurs qui font la pluie et le beau temps à Montréal se sentent un peu plus surveillés depuis l'escouade Marteau et les diverses enquêtes journalistiques et autres.

«Alors les gars s'essayent en banlieue. L'autre jour, un Italien (celui-là était italien, je n'y peux rien) m'a dit: «Cout' donc, les prix sont bien trop bas, comment vous faites pour arriver?»»

Il y a une bonne nouvelle là-dedans, tout de même: des administrations municipales propres, ça existe!

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Cet entrepreneur ne faisait que me raconter ce qu'on répète dans le milieu, qu'a raconté Enquête cette semaine ou qu'on a pu lire dans La Presse depuis quelques années.

Ce qui se résume ainsi: il y a un cartel ou une chasse gardée dans certains secteurs de la construction à Montréal; les menaces et l'intimidation servent à écarter la concurrence; les prix sont artificiellement gonflés à cause du manque de concurrence... et des redevances à la mafia sicilienne (3%? 5%?); la mafia est un investisseur dans certaines sociétés de construction (excellent moyen de blanchir de l'argent du crime et de pénétrer l'économie légale); la mafia est aussi le bras armé du cartel: on a vu avec quelle subtilité le mafieux Francesco Del Balso a «averti» un entrepreneur de Québec qu'il ne devait plus travailler à Montréal. Celui-là a eu le courage de témoigner publiquement. Les autres, on les comprend, se contentent d'aller travailler ailleurs.

Les prix des travaux et des matériaux sont-ils vraiment plus élevés à Montréal qu'ailleurs au Québec ou que dans l'est de l'Amérique du Nord? On dirait bien que oui.

On observe que, cette année, les prix des contrats d'infrastructures ont subitement diminué à Montréal. Il n'y a pas de quoi se vanter de ce revirement assez spectaculaire (les contrats étaient régulièrement accordés à 25 ou 30% sous le prix prévu par les fonctionnaires). Cela nous fait plutôt penser que les coûts étaient trop élevés par le passé. On a vu des fonctionnaires complices de ce système. Quant aux élus, il suffit qu'ils ne soient pas trop vigilants. Gérald Tremblay est l'exemple parfait de cela: un homme intègre personnellement mais qui a été incapable de voir ce qui se passait sous son nez.

Le système mafieux n'est pas mort. Il est seulement sur ses gardes. La manière efficace de le casser consiste à en étudier et exposer les rouages et les acteurs au moyen d'une enquête publique. Le gouvernement Charest nous dit que ce n'est pas nécessaire, mais les meilleures enquêtes policières ne livreront vraisemblablement qu'un portrait en pièces détachées. La situation est trop sérieuse pour qu'on se contente de cela. Il faut protéger la concurrence, s'assurer de l'intégrité des marchés publics et, enfin, des administrations publiques.

Resserrer les règles, comme propose Québec, c'est bien. Mais ce n'est pas d'un code de déontologie pour élus qu'on a besoin. Il y a un système à casser.