Même dans les combats de ruelle, il y a des règles non écrites. Quand le gars est par terre, qu'il saigne du nez et qu'on a fini d'écraser ses lunettes, on n'est pas censé passer dessus avec sa voiture.

Publié le 14 oct. 2010
Yves Boisvert LA PRESSE

Mais il y en a qui n'en ont jamais assez. Le syndicat des journalistes du Journal de Montréal est à moitié mort. On lui demande de l'être à 80%.

Ils pensaient bien être obligés de rentrer à genoux. Ils disent qu'ils sont maintenant prêts à rentrer en rampant. C'est-à-dire de ne laisser revenir au travail que 52 des 253 employés (dont 17 des 65 journalistes).

Mais se faire foutre à la porte en se faisant interdire de travailler pour la concurrence pendant six mois, ce n'est plus ramper, c'est se désintégrer.

Quelle menace un site internet comme Rue Frontenac représente-t-il pour une machine comme Quebecor? Quel problème y aurait-il à ce que d'ex-employés travaillent à La Presse? Pour ceux qui ont suivi les nouvelles de l'industrie, on ne prévoit pas de vague d'embauche dans les prochains jours, au fait...

L'entreprise voulait un nouveau modèle d'affaires pour l'avenir. Une équipe ultralégère avec échange de contenus. C'est gagné. On ne reviendra pas en arrière.

Mais le Journal de Montréal demande en outre un engagement de non-concurrence avant de verser les indemnités de licenciement.

Dans le vaste domaine des engagements de non-concurrence, si la durée est raisonnable, le territoire limité et le champ d'application professionnel en lien rationnel avec l'emploi quitté, les tribunaux ne rechigneront pas.

Six mois, c'est en soi raisonnable; les interdictions sont liées au métier de journaliste et à des concurrents montréalais. Il n'y aurait probablement rien à redire juridiquement parlant.

Mais, moralement, c'est assez au ras de la moquette. On ne parle pas ici d'un cadre qu'on veut licencier après une restructuration. On parle d'employés mis en lock-out depuis déjà presque deux ans, à qui on montre la porte contre compensation et qui n'ont à peu près aucune chance de trouver un emploi équivalent dans un avenir raisonnable.

À quoi bon les écraser davantage? Pure stratégie de négociation, direz-vous. Faut pas faire entrer les sentiments là-dedans.

Excusez ma naïveté, mais négocier quoi, au juste? Les «gras durs», la semaine de quatre jours, les vacances à taux majoré de moitié, tout ça, c'est bien fini. Il est question de faire entrer un employé sur cinq à des conditions bien moins avantageuses - facilement de 20% inférieures à ce qu'elles étaient -, sans compter la convergence totale et joyeuse entre toutes les plateformes. Mais même ça, ce n'est pas assez. Il faut en plus se prémunir contre un site internet, Rue Frontenac, qui ne fait ses frais que grâce au soutien syndical.

La loi et l'ordre

Non seulement les syndiqués n'ont plus de pouvoir de négociation, mais plusieurs d'entre eux sont dans un statut juridique précaire. Les recours pour violation des dispositions antibriseurs de grève ne vont nulle part.

Martin Bisaillon, ex-vice-président du syndicat, est poursuivi en diffamation par son employeur pour avoir, dans une entrevue, exagéré le nombre d'emplois supprimés aux petites annonces.

Mieux: neuf employés, dont le président du syndicat lui-même, ont été carrément congédiés, durant l'été, après la condamnation du syndicat et de quelques journalistes pour outrage au tribunal. Ils étaient entrés dans la salle de rédaction malgré une injonction le leur interdisant, ils avaient chahuté pendant 10 minutes en bousculant des agents de sécurité, déployé un drapeau, puis étaient repartis.

Illégal? Certes. Mais on a vu pire! La juge Anne-Marie Trahan a néanmoins condamné la CSN, le syndicat et plusieurs de ses membres à un total de près de 50 000$ d'amende pour l'incident, qui n'a fait aucun dommage ni blessé.

Plus que tout autre groupe, a dit la juge, les journalistes devraient comprendre l'importance du respect des ordonnances des tribunaux, qui protègent leur liberté d'association comme leur liberté d'expression.

Si on ne punit pas sérieusement l'outrage au tribunal, que se passera-t-il? demande la juge. «La porte est grande ouverte à l'arbitraire, au chaos, à l'anarchie et surtout au totalitarisme.»

Rassurez-vous, madame la juge, l'anarchie n'est pas à nos portes. Ce méchant syndicat est maintenant bien aplati sous les roues du progrès, tout est rentré dans l'ordre.

À ce degré d'écrasement de l'adversaire, quand l'employeur a tout gagné, que tout le monde le sait, faut-il encore ajouter à la chiennerie?