Il y a dans le New Jersey un immense stationnement avec un trou de 266 millions de dollars caché en dessous. C'est l'ancien emplacement du stade des Giants de New York, construit en 1976, entièrement financé par la Ville de Meadowlands.

Yves Boisvert LA PRESSE

Les Giants, une équipe de football de New York, avaient été attirés au New Jersey par les autorités locales, qui leur offraient un beau stade flambant neuf, entièrement payé par les fonds publics. Au départ, les revenus de location et d'une piste de course de chevaux suffisaient à rembourser l'investissement et dégageaient même des profits.

Mais les années ont passé, les courses de chevaux ont périclité, la récession des années 80 est arrivée et le stade est devenu déficitaire. On a fini par le démolir. La Ville est maintenant aux prises avec une dette qu'elle doit financer et qui lui coûtera, cette année seulement, 35,8 millions de dollars en capital et intérêts. Tout ça pour un stade rasé et diverses installations abandonnées qui ne seront payés qu'en... 2025.

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Cette histoire, racontée dans le New York Times de mardi, n'est qu'un des exemples du délire de fonds publics engloutis dans le sport professionnel depuis 40 ans, partout en Amérique du Nord. Soit à la suite de menaces de déménagement d'équipes, soit parce que les politiciens croyaient rallier les fans au nom de la fierté et des «retombées économiques». Ah, les retombées!

La même stratégie se répète à Québec, avec les mêmes arguments. Voyez-vous, mesdames et messieurs, les experts de Ernst & Young le disent: un amphithéâtre multifonctionnel de 400 millions à Québec serait rentable!

C'est curieux. Si c'est rentable, pourquoi n'y a-t-il personne pour le construire à ses frais?

Ah! Vous voulez dire: c'est rentable... une fois que le public l'a financé.

D'après les mêmes calculs, j'ai les moyens de vivre dans une maison de 10 millions, à condition que quelqu'un d'autre en paie la construction.

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Bien sûr, le contexte n'est pas le même qu'en 1995, quand Marcel Aubut réclamait l'aide du gouvernement du Québec pour faire survivre les Nordiques. Jacques Parizeau a refusé avec raison et ils sont partis au Colorado.

Aujourd'hui, il y a un plafond salarial, un léger partage des revenus et, surtout, plusieurs équipes américaines déficitaires à racheter. Il y a aussi la possibilité pour un Pierre Karl Péladeau de compenser d'éventuelles pertes dans l'exploitation du club par des revenus télévisés. Les conditions sont donc plus favorables que jamais au retour d'une équipe de hockey professionnel à Québec.

Il y a une certaine logique, également, à ce que les gouvernements épaulent un projet de ce genre. Mais 175 millions du gouvernement du Québec, autant d'Ottawa et 50 millions de la Ville de Québec?

Cet argent viendra ou bien de taxes et d'impôts nouveaux, ou bien d'un emprunt gouvernemental. On n'en sort pas. C'est exorbitant et injustifié.

Oui, mais le Stade olympique? Ne prenons pas les gaffes du passé comme modèle. On est pris avec ce stade, et l'option la moins mauvaise consiste à dépenser pour le préserver.

Et la culture? Les manifestations culturelles, sauf rares exceptions, ne sont pas rentables. Le sport professionnel est censé l'être!

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La longue étude d'Ernst & Young consiste essentiellement à dire que Québec peut louer assez souvent un amphithéâtre pour que son exploitation ne soit pas déficitaire. Et ce, même sans équipe de hockey ou sans Jeux olympiques. On note que le vieux Colisée Pepsi, qui appartient à la Ville, est déficitaire à cause de ses coûts d'entretien.

Mais les comparaisons nord-américaines sont minces et peu convaincantes. Sans compter un certain enthousiasme quant au «marché» de Québec. L'étude estime par exemple le bassin de clients d'un nouveau Colisée à... 9,1 millions de personnes. Car aux gens de Québec (un demi-million), il faut ajouter les touristes et les visiteurs...

J'ai été intéressé de découvrir que Charlottetown (Î.-P.-É.), à 945 km de Québec, est une «agglomération avoisinante», tout comme le Cap-Breton et Moncton...

L'étude prétend également que, avec deux amphithéâtres (Montréal et Québec), le Québec (7,8 millions d'habitants) se trouvera à avoir un bassin de population par installation plus grand que... Toronto et Hamilton ensemble (6,4 millions), qui ont aussi deux amphithéâtres. Car Hamilton a le Copps Coliseum!

On suggère de confier la gestion de l'édifice à une société d'État et on donne comme modèle le Centre des congrès de Québec, qui a des revenus de 10 millions et des excédents de 3,9 millions... mais une subvention de 12,9 millions. Attirer des congrès est très profitable, et subventionner une telle installation a un sens. Mais ce n'est pas nécessairement un exemple stupéfiant de rentabilité.

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Que Québec retrouve ses Nordiques, rien ne serait plus réjouissant pour l'amateur de hockey moyen. L'aventure américaine de la LNH a montré ses limites, et il y a un marché d'amateurs enragés qui n'attendent que le jour du Retour. Et tant mieux si PKP ou quiconque vient concurrencer le Canadien dans sa cour.

Je ne blâme pas non plus Régis Labeaume: il demande et on lui donne! D'abord 50 millions, disait Jean Charest, en comptant sur le privé, puis 175 millions et au diable le privé! C'est quoi, son truc?

Mais la sympathie de l'amateur de hockey moyen ou enragé ne change rien à la logique économique. En ce moment, ce projet est un projet de quêteux sophistiqués.