Ça fait drôle de savoir que des centaines de milliers de gens jouent au hockey dans la rue dans l'illégalité la plus abjecte.

Yves Boisvert LA PRESSE

Mais si on est étonné, c'est parce qu'on ne connaît pas les règlements municipaux. On a appris, dans l'enquête du coroner sur la mort de Fredy Villanueva, qu'il est interdit de «pratiquer un jeu de hasard» dans un parc de Montréal-Nord. J'espère que vous avez rangé vos dés.

Avis soit donné aux amateurs de course à pied : «Nul ne peut se livrer à une course sur la chaussée ou le trottoir», sauf autorisation, nous dit un règlement de la Ville de Montréal. Le Code de la sécurité routière précise que, lorsqu'il y a un trottoir, les piétons n'ont pas le droit de circuler sur la chaussée. Théoriquement, on peut donc vous arrêter et vous donner une contravention pour jogging sur la voie publique. Même chose pour les patins à roulettes et les skate-boards, évidemment.

On sait qu'il est interdit d'être trouvé «gisant ou flânant ivre» sur une place publique. Mais saviez-vous qu'il est interdit de gêner la circulation des piétons «en se tenant immobile» ? Circulez !

Le même règlement stipule qu'il est défendu de rôder ou de flâner sur la voie publique avec un lance-pierre ou un arc. Ça doit être à cause de Robin des bois.

À LaSalle, le règlement n° 29 déclare : «Personne ne jouera à la balle, au ballon ou autre jeu semblable dans aucune rue ou chemin de la Ville.»

On rend également passibles d'amendes «les personnes qui seront trouvées couchées dans aucun champ ou dans aucune rue». Même chose pour «les prostituées ou coureuses de nuit, rôdant dans un champ ou dans aucune rue». On peut également mettre à l'amende les personnes ivres qui font du bruit dans les hôtels «en jurant, sacrant, se querellant ou parlant d'un ton de voix véhément».

Pour ceux qui voudraient se baigner dans le canal de Lachine ou le fleuve à LaSalle, le même règlement prévoit que les personnes de sexe masculin de 12 ans et plus «doivent être revêtues d'un costume de bain décent en un ou deux morceaux couvrant le corps depuis les épaules jusqu'au bas de la fourche des jambes avec une jupe rabattant par-dessus la culotte». Pour les filles, il faut également «une brassière ou une blouse ou autre garniture recouvrant l'estomac». Mesdames, veuillez en prendre note, l'été approche.

Il est bien sûr interdit «par malice» d'éclabousser un passant avec son véhicule. On ne peut pas non plus «causer du trouble» en chantant, un règlement qui n'est pas assez appliqué, si vous voulez mon avis.

«Les personnes qui, n'étant pas dans aucune rue», insultent les passants sont aussi passibles d'amende.

À Saint-Cyrille-de-Wendover, comme chacun sait, «il est interdit à toute personne de flâner, d'errer, de traînasser ou de s'avachir dans un lieu privé extérieur». Prière de vous redresser dans vos hamacs.

Ce n'est pas qu'on ne vous fait pas confiance, mais le règlement du village précise qu'»il est interdit d'uriner, de déféquer ou de cracher dans un endroit autre que celui prévu à cette fin».

La tournée des règlements municipaux est pleine d'enseignements.

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Il y a quelques années, avec des voisins, nous jouions au hockey dans la rue un beau samedi matin, vers les 10h. Nous étions une bonne douzaine, de 8 à 48 ans.

Tiens, une voiture de police. On se tasse pour la laisser passer. Les buts sont placés stratégiquement pour ne pas avoir à les déplacer chaque fois qu'une voiture passe.

Mais le policier ne voulait pas passer. Il voulait nous parler. Il est interdit de jouer au hockey dans la rue, a-t-il dit, l'air un peu désolé. Stupeur et désolation. «Y a eu une plainte.»

Une plainte... Il y a des gens qui en veulent à la Terre entière et, à part les fusions municipales, rien ne leur est plus insupportable que les enfants des autres, surtout s'ils ont l'air de bonne humeur.

Allait-il nous donner une contravention ? Nous arrêter ? C'était un policier qui avait du jugement. Or, le jugement, c'est de savoir quand appliquer la loi. On appelle ça le pouvoir discrétionnaire.

Le match a été interrompu quelques instants. Mais la saison de hockey bottines s'est poursuivie et on n'a plus jamais eu affaire aux policiers.

À Dollard-des-Ormeaux, ils ont eu droit à la contravention. Pour les mêmes raisons. Un chialeux, une chialeuse qui habite dans un quartier plein d'enfants mais qui déteste ça et qui appelle la police ou la sécurité publique.

Normalement, les policiers comprennent que le problème, ce ne sont pas les enfants, ce sont les chialeux. Ils leur disent d'aller prendre une tisane en arrière, ils disent aux joueurs d'essayer de faire moins de bruit, on passe à autre chose, la vie continue. Normalement.

Normalement, parce que ceux qui appliquent les règlements devraient voir plus loin que le bout de leur code.

Le hic, c'est qu'avec la panoplie de règlements dans laquelle on baigne, un zélé en uniforme et sans jugement a l'embarras du choix pour vous distribuer les contraventions et étouffer tout ce qui déroge un peu à la tranquillité. Tout ce qui fait la vie dans une ville.