Qu'est-ce que ça m'enlève qu'une femme avec un foulard ou un homme avec un turban ou une kippa me réponde au comptoir gouvernemental?

Publié le 19 déc. 2009
Yves Boisvert LA PRESSE

Mon fils a été examiné par une chirurgienne portant le foulard, l'an dernier. J'en déduis que celle-là n'est pas sous le joug d'un mari obscurantiste qui veut la confiner à des tâches domestiques. Comme nous l'a appris la commission Bouchard-Taylor, chez la minorité de musulmanes qui portent le foulard, les motifs varient considérablement.

Mais en quoi est-ce que cela me regarde?

Alors, pourquoi ce monsieur Robichaud capote-t-il parce qu'une femme avec un foulard sur la tête le reçoit au bureau de la SAAQ? Il ne veut pas être servi par une femme portant le foulard? Très bien, monsieur, retournez faire la queue et attendez comme tout le monde.

Il veut dénoncer l'accommodement fait à certaines minorités religieuses, certaines pour être photographiées par une femme, d'autres pour passer un test avec un homme.

Il a raison. On n'a pas à se plier aux sexismes religieux. Que ceux dont la religion dicte de ne pas passer de test avec une femme refassent la queue ou reviennent un autre jour. C'est leur problème.

Mais il n'y a pas, à l'inverse, de droit à ne pas voir de signes religieux.

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Que disait Bouchard-Taylor? Fermeté sur les principes fondamentaux, flexibilité dans l'application.

Le principe en cause, ici, c'est l'égalité des sexes. «Cette valeur disqualifie, en principe, toutes les demandes ayant pour effet d'accorder à la femme un statut inférieur à celui de l'homme», disait le fameux rapport.

Le port du foulard n'accorde pas un statut juridique inférieur à la femme. Oui, je sais bien, toutes les grandes religions sont profondément sexistes. Mais la liberté de religion, pour exister, suppose que la majorité ne se mette pas à juger du contenu des autres religions. Permettra-t-on aux fonctionnaires de refuser l'examen à un prêtre, vu que la religion catholique est sexiste?

Vues de l'extérieur, les religions des autres sont toujours un tissu de superstitions et de rites insensés. Mais pour celui ou celle qui l'affiche, ce signe a un sens profond. Si la liberté de culte veut dire quelque chose, qu'on lui fiche la paix.

Fort bien, nous dit maintenant le PQ (René Lévesque, où êtes-vous?), mais s'il est un employé de l'État, il doit cacher ce signe. C'est la laïcité à la française.

Il se trouve qu'ici, on a parié plutôt sur la laïcité «ouverte». L'État est neutre, l'individu est libre. Donc, les filles peuvent porter le foulard, les garçons la kippa à l'école publique. Et les employés de l'État ont le droit de porter certains signes religieux.

Cela exclurait évidemment la burqa. On ne se voile pas le visage quand on représente l'État. Cela exclurait aussi les signes des représentants de l'ordre, disait Bouchard-Taylor (juges, procureurs, policiers).

La Cour suprême et le turban? Attention aux légendes urbaines. Elle a rendu UN jugement sur le turban, en 1985, et c'était pour donner raison au CN contre un sikh qui refusait de porter le casque de sécurité. Dans le cas de la GRC, c'est le corps de police, de son propre chef, qui a donné la permission aux sikhs. Des policiers retraités ont attaqué cette décision en Cour fédérale, sans succès: on ne peut pas empêcher l'État de donner «trop» de droits à une minorité. La Cour suprême a refusé d'entendre l'affaire. Que dirait la Cour aujourd'hui? Pas si sûr. L'an dernier, un juge ontarien a rejeté la demande d'un sikh qui voulait faire de la moto avec son turban plutôt qu'un casque.

Cet été, la Cour suprême a rejeté la demande d'un groupe d'huttérites de l'Alberta qui refusaient d'avoir leur photo sur leur permis de conduire. Eh oui, il y a des limites.

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Pendant ce temps-là, on oublie les vraies histoires, celles de musulmanes brillantes et formées dans nos universités qui ne se trouvent pas d'emploi du seul fait de leur origine - même sans foulard. Le sous-emploi chronique des immigrants surqualifiés est passablement plus grave que ces niaiseries de files d'attente qui nous rappellent ces fausses histoires de cabanes à sucre hallal...

Le problème de la fonction publique, ce ne sont pas les accommodements. C'est la sous-représentation chronique des minorités. Mais on ne fera pas une commission avec ça, n'est-ce pas?