La première chose que retient Gérald Tremblay, c'est que, après «des mois de vérification», Jacques Bergeron n'a conclu «nulle part» à «une quelconque malversation».

Publié le 23 sept. 2009
Yves Boisvert LA PRESSE

Il n'y a que le maire de Montréal pour trouver une bonne nouvelle dans ce rapport en forme d'acte d'accusation.

Bien sûr qu'il n'a conclu à aucune malversation : il n'en avait ni le mandat, ni les pouvoirs. Mais ça sent tellement mauvais, cette histoire de compteurs d'eau, que le vérificateur général a appelé la Sûreté du Québec.

Classique spin politicien, me direz-vous : on fait marcher la vérité sur la tête pour trouver un semblant de bonne nouvelle.

J'y vois plutôt ce qui caractérise Gérald Tremblay comme maire, et qui a permis l'accumulation des scandales et des dérapages : l'aveuglement volontaire sur fond de jovialité administrative.

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Non, mais il faut le faire! Il est écrit noir sur blanc et 10 fois plutôt qu'une que la concurrence a été outrageusement limitée. Pensez-vous que c'est par hasard? Il est évident que des gens se sont employés à limiter la concurrence dans ce dossier. Les règles du jeu ont changé en cours de route. On a caché de l'information aux élus. Des rencontres louches ont eu lieu entre des entrepreneurs et des gens de la Ville, tellement que le vérificateur en a référé à la police.

Ah, j'avoue, il ne conclut à rien! Mais voyez-vous ce qui est écrit en lettres de feu dans ce rapport? CODE CRIMINEL, monsieur le maire. CODE CRIMINEL!

Ce n'est pas un cas de «lacunes administratives». Il y avait un plan, une organisation à l'oeuvre. Sinon, il faudrait croire qu'une série absolument cosmique de hasards se sont abattus en même temps sur la Ville de Montréal.

Pour ma part, je préfère une interprétation moins ésotérique : ça s'est passé tout croche parce que des gens croches avaient un plan croche. Qui? Quand? Comment? Ah, c'est vrai, on n'a pas la réponse ni la preuve. Mais pour qui sait lire, ce rapport est l'histoire d'une collusion et d'un trucage. L'histoire d'une tricherie organisée, pas de «lacunes administratives». Les lacunes administratives, c'est ce qui a permis la magouille. C'est ce qui a fait qu'on n'a pas pu l'empêcher. Mais le vrai sujet, ce n'est pas la mauvaise surveillance, c'est la magouille. Qu'au moins le maire s'en soucie!

Détection de la fraude

Comment se fait-il que le projet ait pris des proportions énormes sans qu'on avise correctement les élus? On les a carrément trompés sur l'évolution du dossier. Ensuite, «on» a caché aux élus, au maire en premier, que des gens sonnaient l'alarme.

Et le maire n'a jamais entendu parler d'un rapport de Pricewaterhouse, engagée pour réviser le processus d'attribution et de gestion des contrats à la Ville. Un rapport de 2006, qui conclut qu'il n'y a pas de concurrence dans l'attribution des contrats, qui sont toujours remis à la même demi-douzaine de firmes.

Lacune administrative ou crime organisé? Quel fâcheux hasard, mesdames et messieurs, les entrepreneurs de l'extérieur ne se qualifient jamais.

Dans ce même rapport de 2006, lisez bien ceci : on déplore «l'absence de prévention et de détection des ententes collusoires, de fraude, de conflit d'intérêts, de copinage, de trucage des appels d'offres et de protection des renseignements confidentiels des soumissions reçues».

Merde, que voulez-vous de plus?

Si une firme extérieure comme Pricewaterhouse critique l'absence de mécanisme pour détecter la collusion, la fraude et le trucage des appels d'offres, c'est parce que ça pue à plein nez la collusion, la fraude et le trucage, dans l'hôtel de ville de Montréal. Qu'en pensez-vous, monsieur le maire?

Mais ça non plus, le maire ne l'a pas vu. On le lui a caché. Pas vu l'ours, le maire. Pas vu le gars qui a vu l'ours. Veut rien savoir des ours, le maire. Préfère les marmottes.

Questions à 600 millions

Maintenant, bien entendu, le maire ne voudra plus revenir en arrière. Le rapport du vérificateur a été remis aux médias lundi soir à 21h30, pour en limiter le plus possible la couverture. Le maire a donné une conférence de presse à la va-vite. Et maintenant, tout ça, c'est du passé, n'est-ce pas?

Au contraire. Il nous reste à savoir qui est ce «on» qui n'a pas transmis au maire et aux autres les graves lacunes du dossier. Le directeur général, Claude Léger, et le directeur des affaires corporatives, Robert Cassius de Linval, congédiés hier, ont-ils quelque chose à se reprocher à ce chapitre ou sont-ils eux aussi des victimes?

Ce n'est pas le seul dossier où l'administration Tremblay a passé outre à l'avis de ses propres employés : pour le Faubourg Contrecoeur, aussi l'objet d'une enquête policière, on a tenté d'éviter la surveillance des élus et de l'administration. Un autre fâcheux hasard? Lacune administrative?

Et puis, où était Frank Zampino au temps chaud, qui s'est placé les pantoufles pendant quelques mois chez Dessau, partenaire du consortium GÉNIeau? Quel a été son rôle dans cet imbroglio? Comment se fait-il qu'il n'a pas protégé l'administration? Lui a-t-on caché l'information à lui aussi?

Je veux dire, si ce n'est jamais la faute du maire, ni du président du comité exécutif, ni du directeur général, de ses adjoints ni de personne, qui donc sait tout et ne dit rien? Est-ce donc le concierge de l'hôtel de ville ou le veilleur de nuit qui gardent toute l'information et la cachent à tous ces gens importants qui peuvent tout mais qui ne savent jamais rien?

Gérald Tremblay ne savait rien? Il ne voulait rien savoir et il ne voit rien encore.