En 2002, Radio-Canada avait déclenché un lock-out, mettant à la rue des centaines d'employés.

Yves Boisvert LA PRESSE

Comme bien des citoyens, Bernard Landry avait été outré par ce procédé de la société d'État et, quand on lui a tendu une pétition, il n'a pas hésité à la signer.

Le texte se lisait comme suit: «Nous, auditeurs et téléspectateurs, sommes privés de la programmation régulière de Radio-Canada et de CBC, y compris les émissions d'information à cause d'un lock-out qui dure depuis le 23 mars. En tant que contribuables, nous finançons une bonne partie de ces émissions. Nous demandons donc que ce lock-out cesse immédiatement afin que nous puissions retrouver la qualité de programmation à laquelle nous avons droit.»

M. Landry, en plus d'être un citoyen avec le coeur à la bonne place, était en ces temps-là premier ministre du Québec.

Il s'en est trouvé pour s'étonner de voir un premier ministre prendre position dans un conflit de travail. «J'ai décidé, comme contribuable, comme usager et comme homme politique progressiste, de vous appuyer, a dit M. Landry. Je ne le fais pas à la légère, parce que vous m'avez montré des tableaux sur la discrimination qui touche les permanents, ceux qui ne le sont pas, le Québec par rapport à l'Ontario, les hommes, les femmes.»

Le droit du public à l'information, avait-il ajouté, était brimé par ce conflit.

Les motifs étaient nobles, la prise de position claire.

Sept ans plus tard, le Journal de Montréal déclenche un lock-out, selon un mode de relations de travail devenu classique chez Quebecor: dehors tout le monde.

Tout le monde? Enfin, tous les syndiqués. Les cadres, évidemment, ont le droit de continuer à produire le journal. Reste l'épineuse question des pigistes. Certains ont quitté (Julius Grey, Marie-France Bazzo, Jacques Demers, Martin Brodeur, notamment). D'autres pas.

Je me trouve, moi syndiqué de La Presse, dans une position trop facile pour dire à un chroniqueur à temps plein non syndiqué, comme Richard Martineau, de se mettre au chômage par solidarité... sachant qu'il paiera cette solidarité plus cher que quiconque, n'ayant devant lui ni chômage, ni paie du fonds de grève syndical. Que ceux qui sont certains d'avoir cette vertu lui lancent la première pancarte.

Mais l'ancien premier ministre du Québec, Bernard Landry, qui tient une chronique hebdomadaire entre autres activités?

Lui qui s'est tant pété les bretelles (qu'il a toutes deux à gauche) de son progressisme, que tous ses organes vitaux sont maintenant dans la partie gauche de son abdomen?

Eh ben, M. Landry continue à signer sa chronique hebdomadaire. Il «observe la situation» et, pour l'instant, ne «prend pas position».

«J'ai voté la loi anti-scab qui est une loi extraordinaire, dit-il. S'il y avait des illégalités de ce côté ou de la part de l'une des deux parties, ça dicterait ma conduite.»

Attention, M. Landry. La Commission des relations de travail a conclu l'automne dernier que Quebecor a violé cette extraordinaire loi anti-scab dans le conflit au Journal de Québec. Comment? En créant de toutes pièces une agence de presse (Nomade) dont les services n'étaient retenus... que par le Journal de Québec. Les journalistes de cette agence couvraient les événements réguliers, mais (astuce!) ne se rendaient pas physiquement aux locaux du journal, d'où la prétention de Quebecor qu'ils n'étaient pas des briseurs de grève.

«Il n'y a eu qu'une simple substitution des travailleurs», écrit la commissaire. Cela, conclut-elle, viole le Code du travail. Car l'idée même des dispositions anti-briseurs de grève est de ne pas permettre de remplacer des grévistes ou lock-outés par des travailleurs substituts. Quel que soit le lieu où ils accomplissent ce travail. Et que les demandes patronales ou syndicales soient justes ou non.

La décision de la commission est contestée par Quebecor. Mais en attendant, que voit-on dans le Journal de Montréal? Plus de textes de l'agence maison QMI, non signés, dont certains viennent de journalistes de 24 heures.

On verra quelle est la légalité de ce modèle, contesté par le syndicat. Peut-être est-ce impeccable. Mais si j'étais Bernard Landry, j'aurais comme un doute et tout d'un coup, surtout, l'impression de prendre position très franchement contre le syndicat.

C'est son droit. Mais où est le citoyen et premier ministre progressiste?

«Nous autres, on ne rêve pas la gauche, on la fait», disait-il avec superbe, en 2003, témoin inquiet de la montée des mouvements qui sont devenus Québec solidaire.

Pourquoi diable allez-vous fonder un parti souverainiste à gauche, demandait-il aux militants: il y en a déjà un, c'est le PQ!

Peut-être parce que ces gauchistes-là avaient subodoré que quand les jeux sont faits, quand rien ne va plus, quand ce ne sont pas que des mots, M. Landry ne met pas son jeton à gauche.

Pour joindre notre chroniqueur:yves.boisvert@lapresse.ca