Il y a quelque chose de bien ironique à vouloir faire passer une hausse brutale de 75% des droits de scolarité en cinq ans pour une mesure d'équité. C'est pourtant ce que fait le gouvernement libéral en insistant sur le fait que les étudiants «doivent faire leur juste part».

Mis à jour le 22 mars 2012
Rima Elkouri LA PRESSE

La logique gouvernementale de la «juste part» s'appuie notamment sur le fait que les études sont un «investissement rentable» d'un point de vue économique. Il serait donc injuste, selon cette logique, que les étudiants fassent payer à l'ensemble des contribuables des études qui leur permettront de s'enrichir personnellement.

On s'écarte d'un principe important lorsqu'on réduit ainsi l'éducation à une question comptable.

Il fut un temps, il y a à peine 50 ans, où l'éducation était un luxe. Un privilège accessible à une toute petite élite. La Révolution tranquille est venue secouer ce modèle élitiste. En 1964, ce qui était un luxe est devenu un droit. À la lumière du rapport Parent, on a voulu démocratiser l'éducation. Non pas dans une perspective individualiste et une logique d'enrichissement personnel, mais en reconnaissant que, au-delà des bénéfices individuels associés à des études universitaires, c'est avant tout la société tout entière qui en profite.

Une société où tous peuvent s'instruire n'est pas qu'une société plus riche. C'est aussi une société plus juste, où on favorise l'égalité des chances. Une société où les citoyens ont un plus grand sens civique et critique. Bref, une société rendue meilleure grâce à la démocratisation de l'éducation.

Aujourd'hui, je m'inquiète de voir que l'éducation est de moins en moins perçue comme un bien commun et de plus en plus perçue comme une marchandise. Je m'inquiète de voir que les étudiants en grève sont traités par la ministre Line Beauchamp comme des égoïstes qui «écoeurent» les braves travailleurs. En réalité, en défendant le droit à l'éducation, c'est l'intérêt de toute la société qu'ils défendent, y compris celui des braves travailleurs et de leurs enfants.

Les droits de scolarité au Québec sont les plus bas en Amérique du Nord? Eh bien! tant mieux. Ce n'est pas une tare, mais le reflet d'un choix de société. Une façon de marquer l'engagement de l'État en faveur d'une éducation accessible à tous. Encore là, tout est question de perspective. Si on se compare à l'ensemble des pays de l'OCDE, le Québec demeure un des endroits où les droits de scolarité sont déjà les plus élevés.

Il est difficile d'établir un lien évident de cause à effet entre les droits de scolarité et la fréquentation universitaire. Mais il est encore plus difficile d'imaginer qu'une hausse aussi brutale puisse encourager des étudiants de milieux modestes à crouler encore davantage sous les dettes pour poursuivre des études. Dans une société qui valorise vraiment l'éducation, personne ne devrait avoir à renoncer à des études universitaires pour une question d'argent.

Le gouvernement dit que le régime de prêts et bourses pourra continuer à garantir l'accessibilité aux études et effacer les effets de la hausse. C'est peut-être vrai pour la minorité d'étudiants pauvres qui ont droit à des bourses. Mais pour les familles de classe moyenne, c'est faux. Celles qui ont des revenus modestes seront les plus touchées par cette hausse, qualifiée hier par les mouvements étudiants de «nouvelle taxe à la classe moyenne». Il est désolant que le ministre Raymond Bachand, dans son calcul de la «juste part», n'ait pas eu au moins une petite pensée pour les étudiants de classe moyenne dans son budget. Bonifier le programme de prêts et bourses aux critères désuets aurait été un bon départ.

Le ministre Bachand a préféré s'en tenir à son credo de la «juste part», oubliant le fait que les diplômés qui auront la chance de gagner de bons salaires paieront un jour leur «juste part» d'impôts. Rien pour calmer ce chaud printemps étudiant.