Il faudra donc encore une fois que je «retourne dans mon pays». Des lecteurs en ont décidé ainsi, furieux contre ma chronique dénonçant la récupération politique du débat sur le halal. A-t-on exploité la xénophobie dans ce débat? Voyons donc...

Rima Elkouri LA PRESSE

«Retournez dans votre pays! Vous n'êtes pas la bienvenue, ni vous, ni vos enfants!», m'écrit un lecteur après m'avoir traitée de «conne d'extrême gauche profiteuse du système». Merci, monsieur, d'avoir pris la peine de m'écrire. Je vais suivre vos conseils. Je prends le métro à l'instant pour retourner d'où je viens: le nord de Montréal où je suis née. Quant à mes enfants, qui sont moitié gaspésiens, me voilà un peu confuse. Vous recommandez pour eux l'expulsion vers quel pays?

Heureusement, un lecteur a su m'éclairer au sujet du pays qui me conviendrait le mieux. Il me conseille «le premier avion pour l'Arabie». Je l'en remercie. Il est si rassurant de savoir que des gens aussi sensibles à la souffrance animale se tiennent enfin debout pour défendre la laïcité dans les abattoirs.

Un autre lecteur «m'accuse» à tort d'être moi-même musulmane. J'emploie le mot «accuse», car on comprend en lisant son commentaire que si j'avais eu le malheur d'être musulmane, ce serait nécessairement une tare à ses yeux. Pour ce citoyen qui se qualifie «d'absolument pas raciste», qui dit arabe dit musulman. Et qui dit musulman dit forcément extrémiste. «Votre prophète qui prône le viol des femmes et même des fillettes, je le veux pas dans mon assiette, c'est un manque de respect énorme.» De toute évidence, le respect est une valeur importante pour vous, monsieur. Je vais à l'instant relire mon code de vie d'Hérouxville pour savoir comment me comporter. D'ailleurs, ça tombe bien, un certain André Drouin d'Hérouxville, qui se dit grand admirateur de Djemila Benhabib, vient de m'écrire à l'instant pour me faire la leçon.

Depuis vendredi, donc, on m'a traitée de tous les noms. Plusieurs m'ont accusée d'être raciste ou de mépriser les Québécois (sous-texte: impossible que je sois moi-même québécoise). On m'a même soupçonnée d'être un agent double de l'islam qui ment «pour faire avancer la cause des musulmans en terre non-musulmane en utilisant le charme, la gentillesse et la manipulation» (!).

J'ai reçu d'autres insultes si grossières que je ne peux même pas les citer. C'est triste à dire, mais, depuis le défouloir de la commission Bouchard-Taylor, bien des gens considèrent qu'il est désormais légitime de cracher leur mépris envers les Arabes. Je reçois des messages d'une violence inouïe de gens qui, en se cachant derrière le paravent de la laïcité et de la lutte contre l'islamisme radical, se croient autorisés à débiter les pires insultes. S'il fallait que je demande une motion à l'Assemblée nationale chaque fois que je reçois un courriel haineux, on n'en finirait plus.

Mais revenons-en à notre mouton halal. Ce qui m'inquiète le plus, ce n'est pas le mouton, mais ce qui se cache derrière. Contrairement à ce que prétend Richard Martineau avec ses raccourcis habituels, je n'ai jamais dit que ceux qui posent des questions sur les rites d'abattage sont racistes, fascistes et intolérants. Ce que je dis, c'est que les politiciens qui le font en choisissant de jouer la carte identitaire exploitent, oui, les réflexes xénophobes d'une frange de la population. Ici comme ailleurs, cette frange existe (relisez le début de cette chronique si vous en doutez).

Je n'en ai pas contre la remise en question des rituels religieux dans les abattoirs. Je n'en ai pas contre l'étiquetage obligatoire. Je n'en ai pas contre le fait que l'on se préoccupe vraiment de la souffrance animale, des conditions d'élevage et d'abattage. J'en ai contre l'instrumentalisation de ce débat à des fins politiques. J'en ai contre le racolage qui se fait lorsque, derrière le masque de la laïcité ou du bien-être animal, on confond tout pour mettre de l'avant un discours qui oppose le Nous et le Eux. C'est ce que je trouve honteux.

J'ai peut-être une conception naïve ou trop idéaliste de la politique, mais, à mon sens, le politicien a la responsabilité de se placer au-dessus de la mêlée. Il a le devoir de penser à la façon dont son discours, aussi bien intentionné soit-il, sera reçu. S'il a à coeur le bien commun, il ne peut jouer la carte identitaire de cette manière pour gagner des votes, en ignorant les conséquences sur la société, en niant le fait qu'il risque d'aggraver certaines fractures sociales - ce qui, soit dit en passant, fait tout à fait l'affaire des islamistes radicaux.

Déformez, déformez...

Mario Dumont m'accuse d'avoir traité Djemila Benhabib «d'idiote» et de ne pas contribuer à rehausser le débat. Ce faisant, il déforme mes propos de façon éhontée.

Je précise que j'ai utilisé l'expression «idiote utile des islamophobes» et non «idiote», pour qualifier le rôle que joue cette auteure dans le débat qui nous occupe. Le sens n'est pas du tout le même. Les «idiots utiles» sont des gens qui, armés de bonnes intentions, sont manipulés cyniquement par d'autres ayant des intérêts moins nobles que les leurs. Des gens brillants peuvent devenir les «idiots utiles» d'idéologues dangereux. Le poète Louis Aragon, par exemple, a été qualifié «d'idiot utile» de Staline.

Si Mario Dumont avait lu Djemila Benhabib, il aurait aussi compris qu'il s'agit d'une de ses expressions fétiches pour désigner les partisans de la laïcité ouverte qu'elle dépeint comme des complices de l'intégrisme islamique.

J'ai signalé à Mario Dumont son erreur, relayée dans les médias sociaux. Il n'a pas jugé bon de me répondre ou de la corriger. Je suppose que c'est sa façon à lui de rehausser le débat. Déformez, déformez, il en restera toujours quelque chose.