Ce sont les deux bateaux par lesquels le scandale a été créé. Les bateaux dont s'est servi le gouvernement Harper pour monter son propre bateau justifiant l'injustifiable.

Rima Elkouri LA PRESSE

L'Ocean Lady, en octobre 2009. Puis, le MV Sun Sea, en août 2010. À bord de ces deux navires qui ont atteint les côtes de la Colombie-Britannique, 600 demandeurs d'asile du Sri Lanka.

Ces bateaux ont été érigés en symbole par le gouvernement conservateur. Épouvantails commodes pour qui veut bafouer les droits des réfugiés, préjugés en vogue à l'appui.

Les voyant arriver, le ministre de la Sécurité publique Vic Toews a tout de suite brandi la menace de l'invasion. Il a dit craindre que d'autres bateaux remplis de Tamouls prennent d'assaut le Canada. Il a invoqué d'importants problèmes de sécurité, des liens avec des organisations terroristes... Qu'importe si les faits hurlaient le contraire, qu'importe si les réfugiés arrivant par bateau sont une goutte d'eau dans l'océan, qu'importe si le nombre de demandeurs d'asile au Canada est à la baisse, qu'importe si l'ONU avertit que des civils sri-lankais sont victimes de possibles «crimes de guerre» ou «crimes contre l'humanité» et pourraient avoir deux ou trois bonnes raisons de fuir...

L'essentiel est de savoir que nous sommes envahis par des méchants qui veulent profiter de notre générosité, mesdames et messieurs. Il faut donc nous protéger. Créer des menaces imaginaires et les combattre avec force et virilité.

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Dès lors, la lutte contre les passeurs et les «faux réfugiés» est officiellement devenue une priorité pour le gouvernement conservateur. Un projet de loi antipasseurs qui, dans les faits, cible injustement les demandeurs d'asile a été mis de l'avant.

Pour donner le ton, le gouvernement conservateur a poussé très fort pour que les passagers du Sun Sea demeurent en détention le plus longtemps possible, comme le prouve un mémo de l'Agence des services frontaliers du Canada obtenu par le Vancouver Sun grâce à la Loi sur l'accès à l'information. Une mesure coûteuse et parfaitement inutile dans les circonstances, soulignait en décembre un rapport remis au Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés1. Un nombre infime de Tamouls à bord du Sun Sea ont été accusés de liens avec les combattants des Tigres tamouls au Sri Lanka. Qu'importe... Pour les besoins de l'idéologie conservatrice, on les a tous mis dans le même bateau.

L'Agence des services frontaliers du Canada a ainsi dépensé plus de 22 millions pour la détention des passagers du Sun Sea. Une somme qui aurait pu être beaucoup mieux dépensée si on avait traité ces demandeurs d'asile comme tous les autres plutôt que de les assimiler d'emblée à des terroristes et à des criminels pour les besoins d'une cause politique. Qu'importe...

Ce qui est particulièrement troublant dans toute cette histoire, c'est le contraste entre le bateau monté par les conservateurs et l'enfer du bateau réel. Entre ce que l'on sait sur ces demandeurs d'asile et la façon dont ils ont été décrits, traités et utilisés pour justifier un projet de loi qui piétine les engagements humanitaires du Canada.

«J'ai rencontré beaucoup de réfugiés dans ma vie. Mais je n'ai jamais rencontré des gens qui ont vécu des traumatismes aussi atroces», m'a dit la psychologue Janet Cleveland, qui a interviewé 21 passagers du Sun Sea peu de temps après la fin de leur détention, dans le cadre d'une étude menée par l'Université McGill sur l'impact de la détention sur la santé mentale des demandeurs d'asile.

Ils ont raconté avoir été exposés pendant des mois à des tirs d'obus et d'artillerie lourde. Ils ont raconté avoir été torturés. Ils ont raconté avoir été suspendus par les jambes pendant des heures, plongés dans un bassin d'eau, battus et assujettis à un simulacre d'exécution. Ils ont raconté avoir vu des proches et des amis mourir sous leurs yeux.

Ils ont raconté les cauchemars qui les hantent depuis. Le manque d'eau et de nourriture sur le bateau. Et la détresse d'être détenus à leur arrivée au Canada après avoir survécu à tout cela. Une détresse telle que certains ont pensé qu'ils seraient mieux morts.

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Les récits des passagers du Sun Sea corroborent, rappelle Janet Cleveland, les conclusions d'experts des Nations unies selon lesquels, en 2008-2009, l'armée sri-lankaise, cherchant à vaincre les Tigres tamouls, a tiré sans relâche sur 330 000 civils pris dans une toute petite zone de guerre. Les civils qui tentaient de fuir risquaient d'être abattus par les Tigres tamouls. Ceux-ci voulaient faire d'eux un bouclier humain. Après la guerre, les survivants ont été détenus pendant des mois dans des camps surpeuplés et soupçonnés de possibles liens avec les Tigres tamouls. Plusieurs ont été torturés. Selon Freedom from Torture, un regroupement britannique très respecté de médecins, psychiatres et psychologues venant en aide aux victimes de torture, les persécutions se sont poursuivies entre 2009 et 2011.

Malheureusement, comme le souligne le rapport sur le coût de la détention des demandeurs d'asile dont je parlais plus haut, le gouvernement canadien ne semble pas avoir tenu compte de ces antécédents traumatiques quand il a décidé de traiter les demandeurs d'asile du Sun Sea comme des prisonniers. Il a ignoré le fait que la détention a des conséquences particulièrement dévastatrices pour des gens aussi vulnérables.

Au final, il semble que l'on ait oublié le fondement même de la Convention de Genève relative au statut de réfugié, qui a permis de sauver la vie de millions de gens fuyant la persécution. Juste ça... Le gouvernement Harper semble déterminé à l'ignorer encore davantage avec son projet de loi C-4 qui prévoit une détention d'au moins un an sans possibilité de libération pour les demandeurs d'asile clandestins, incluant les enfants. Le traitement injuste réservé aux passagers du Sun Sea ne serait qu'un avant-goût du bateau nauséabond qui attend les autres.

1. The Human and Financial Cost of the Detention of Asylum-seekers in Canada. Ce rapport a été produit pour le HCR en décembre 2011 par Delphine Nakache, professeure à l'École de développement international et mondialisation de l'Université d'Ottawa.