Une salle d'attente à l'hôpital. L'homme à vos côtés est menotté. Il porte des chaînes aux pieds. Quelles pensées vous traversent l'esprit?

Rima Elkouri LA PRESSE

Avant de prendre connaissance d'une étude récente sur la détention des demandeurs d'asile, je me serais dit qu'un homme ainsi traité est soit un criminel dangereux, soit à tout le moins soupçonné de l'être. C'est avec stupéfaction que j'ai appris qu'il se pourrait que cet homme fasse partie des 95% des demandeurs d'asile détenus même s'ils n'ont rien de criminels ou de présumés criminels. Des gens qui, très souvent, ont fui leur pays en quête de liberté, après avoir été persécutés. Ils ont survécu à la torture, à des viols ou à d'autres formes de violence. À leurs traumatismes s'ajoute la honte d'être ici menottés et enchaînés.

La chose m'avait déjà frappée quand j'avais mis les pieds au centre de surveillance de l'immigration à faible risque à Laval. Cet endroit sinistre, entouré de barbelés, ressemble à une prison. En vertu du pouvoir discrétionnaire de l'Agence des services frontaliers du Canada, des demandeurs d'asile, dont des enfants, y sont parfois détenus à leur arrivée au pays pour des fins de contrôle d'identité.

Alors que moins de 5% d'entre eux sont soupçonnés d'être des criminels ou de représenter une menace pour la société, ils sont tous incarcérés, parfois pendant plusieurs mois. Tous, à l'exception des femmes enceintes et des mineurs, doivent porter des menottes et parfois même des chaînes aux pieds lorsqu'ils se déplacent. Ainsi, on a déjà vu des demandeurs d'asile menottés à leur lit d'hôpital. Plusieurs préfèrent endurer leur mal plutôt que d'être soignés dans ces conditions. Car pire que la douleur physique, il y a l'humiliation.

En ce moment, environ 7% des demandeurs d'asile sont détenus à leur arrivée au pays. Si l'inquiétant projet de loi C-4 du gouvernement Harper va de l'avant, ce pourrait être beaucoup plus.

Si ce projet de loi est tant décrié par de nombreux experts et défenseurs des droits de la personne, c'est qu'en plus de violer les droits des réfugiés, il punit davantage les victimes que les passeurs. Il prévoit un emprisonnement d'un minimum d'un an sans possibilité de libération pour tous les demandeurs d'asile, y compris les enfants, qui arriveront en groupe de façon «irrégulière». Une telle mesure fait fi de la convention de Genève, selon laquelle un réfugié ne peut être puni pour être entré au pays de façon irrégulière ou avec de faux documents.

Reprenant de vieux refrains réformistes, le gouvernement Harper brandit de façon démagogique le mythe de l'invasion pour justifier son délire. Il dit vouloir éviter «l'arrivée massive» de «migrants irréguliers» qui abusent de la générosité du Canada en passant par la «porte arrière». Mais l'Histoire nous montre que la «porte arrière» des passeurs est souvent le dernier recours des réfugiés lorsque toutes les autres portes sont fermées. La seule porte vers la survie.

Les mesures punitives semblables à celles que veulent adopter les conservateurs, en plus d'être injustes et très coûteuses, n'ont aucun effet dissuasif. L'Australie a déjà tenté l'expérience sans obtenir de résultats. Pour la simple et bonne raison que les réfugiés qui fuient des situations désespérées sont souvent prêts à tout pour sauver leur peau. La plupart ne connaissent pas les lois des pays où ils demandent l'asile. Très souvent, ils n'ont aucun moyen légal de fuir, ce qui ne fait pas d'eux des criminels potentiels pour autant.

Une étude récente de chercheurs de l'Université McGill sur l'impact de la détention sur la santé mentale des demandeurs d'asile (voir le texte de ma collègue Anabelle Nicoud) ne fait qu'assombrir le portrait davantage. Elle montre que les réfugiés, qui ont très souvent vécu de graves traumatismes, sont deux fois plus susceptibles de montrer des signes de stress post-traumatique et de dépression lorsqu'ils sont détenus. Les conséquences pour les enfants sont particulièrement inquiétantes. Même des détentions de courte durée ont des effets dévastateurs.

Qu'est-ce que ce sera pour les demandeurs d'asile qui, avec le projet C-4, risquent un minimum d'un an d'emprisonnement? Pourquoi incarcérer des hommes, des femmes et des enfants qui ne représentent aucun danger pour la société? Combien d'humiliés, combien de rêves brisés, au nom du délire sécuritaire des conservateurs?