Un «fardeau excessif». Voilà ce que représente la petite Rachel Barlagne, 8 ans, aux yeux du gouvernement canadien. Cette fillette adorable a-t-elle commis un crime? Non. Aussi absurde que cela puisse paraître, son «crime», c'est d'être atteinte de paralysie cérébrale. Un «crime» qui, selon la logique inquiétante du ministre de l'Immigration Jason Kenney, peut à lui seul justifier l'expulsion d'une enfant et de sa famille pourtant parfaitement intégrées dans ce pays.

Mis à jour le 14 avr. 2011
Rima Elkouri LA PRESSE

Imaginez un peu des parents qui reçoivent un beau matin une lettre d'un fonctionnaire qui leur dit que leur fille, intelligente et attachante, est un «fardeau excessif» pour la société canadienne. Il y a d'abord ce mot. Fardeau. «Un mot intolérable pour qualifier un enfant», me disait avec raison hier David Barlagne, le père de Rachel. Et puis, au-delà du mot, il y a l'injustice.

David et Sophie Barlagne sont français. Je les ai rencontrés hier. Des immigrés exemplaires qui ont été courtisés par des fonctionnaires canadiens pour s'établir ici. Ils ne regrettent pas leur choix. Mais ils sont amers. Et pour cause. M. Barlagne est chef d'entreprise. En 2004, il a rencontré un émissaire de l'ambassade du Canada à Paris. On l'a encouragé à venir implanter son entreprise d'informatique à Montréal. Sa fille Rachel avait 2 ans à l'époque. Il dit avoir pris soin de faire connaître aux autorités canadiennes sa condition particulière. Mais jamais il n'aurait pensé que le handicap de sa fille pouvait être un motif de refus de résidence. Dans toutes les discussions préalables à l'installation de la famille au Québec en 2005, cette question n'a jamais été soulevée, dit-il. «Si dès le départ j'avais su, je n'aurais pas recommencé ma vie à zéro.»

Voilà donc six ans que les Barlagne vivent à Montréal. Ce pays est devenu le leur. Le père a mis sur pied son entreprise. Toute la famille est bien intégrée. Rachel et sa grande soeur Lara vont à l'école. Rachel fréquente une école spécialisée où elle reçoit des services en réadaptation. La forme de paralysie cérébrale dont elle est atteinte en est une relativement légère. Elle ne requiert pas de soins médicaux particuliers. Le médecin traitant de Rachel parle d'un «pronostic fonctionnel extrêmement favorable». L'enfant a beau avoir de la difficulté à parler et à marcher, elle est intelligente, motivée et fait des progrès constants. Avec le temps, ses besoins, qui ne représentent pas un fardeau excessif, vont aller en s'atténuant, dit son médecin.

Bref, la vie de cette famille est désormais ici. Mais aussi invraisemblable que cela puisse paraître, rien de tout cela ne semble peser dans la balance de ceux qui considèrent que Rachel est un «fardeau excessif» pour les services sociaux. Voilà donc trois ans que ses parents se battent contre Citoyenneté et Immigration Canada pour avoir gain de cause. Trois ans qu'ils plaident qu'il est injuste de mettre au ban une enfant parce qu'elle est handicapée. Ça semble aller de soi. Mais non. Ils ont épuisé tous les recours devant la Cour fédérale.

Dans une lettre ouverte, le médecin traitant de Rachel, le physiatre Pierre Marois parle d'une «décision absurde, honteuse et très inquiétante qui nous ramène 50 ans en arrière». Le Dr Gilles Julien, qui a suivi les deux enfants du couple depuis leur arrivée, a aussi envoyé une lettre aux ministres de l'Immigration du Québec et du Canada où il s'indigne de la manière dont l'État agit sans considération pour le meilleur intérêt des deux enfants du couple et en bafouant leurs droits fondamentaux.

Bien que le sort réservé à cette famille suscite l'indignation, rien ne semble pourtant faire bouger le gouvernement. Des pourparlers diplomatiques ont eu lieu entre le Canada et la France, outrée par cette décision. En vain. Les Barlagne ont reçu l'appui du NPD qui a interpellé le ministre de l'Immigration Jason Kenney. En vain. Toujours ce même silence honteux.

Le dernier espoir de la famille, pour éviter une expulsion au mois de juillet, c'est d'en appeler aujourd'hui même au ministre Kenney en déposant une demande humanitaire. Pourquoi donc le ministre, en dépit des nombreuses demandes déjà faites en ce sens, tant ici qu'en France, a-t-il refusé d'utiliser son pouvoir discrétionnaire pour faire renverser cette décision absurde?

«Nous comprenons qu'il s'agit d'une décision difficile à accepter pour la famille Barlagne», m'écrit la porte-parole de Citoyenneté et Immigration Canada en reprenant la réponse administrative que l'on a déjà donnée à la famille. On y explique que l'on calcule le «fardeau» en fonction des dépenses annuelles moyennes prévues pour chaque Canadien. «Si les coûts prévus pour un demandeur sont supérieurs au seuil des coûts, le demandeur peut être déclaré interdit de territoire parce qu'il risque d'imposer un fardeau excessif pour les services sociaux ou de santé du Canada.»

Bref, à une question de principe qui concerne les droits fondamentaux d'une enfant, on répond en sortant une calculatrice déréglée. À mon sens, de plus en plus, c'est ce gouvernement qui représente un fardeau excessif pour la société.

Photo Hugo-Sébastien Aubert, La Presse

La famille Barlagne, Rachel entourée de ses parents Sophie et David. Sa soeur Lara est à l'arrière.