Je suis partie en vacances une semaine. Je suis rentrée chez moi le pas léger, ne me doutant de rien. Et puis, hier matin, à la page A18 du journal, la nouvelle m'est tombée dessus de façon brutale. Ciel! Je suis un caribou sans boussole et je ne le savais même pas.

Mis à jour le 8 mars 2011
Rima Elkouri LA PRESSE

C'est le politologue Christian Dufour qui le dit dans un texte où il dénonce avec tout le doigté d'un orignal la décision d'implanter un programme intensif d'apprentissage de l'anglais en 6e année. Avant la semaine de relâche, en vilain caribou déboussolé, j'ai applaudi cette décision. Dans un contexte où la loi 101 protège le français comme langue d'enseignement, l'apprentissage de l'anglais n'est pas une menace, disais-je. L'ignorance me semble beaucoup plus menaçante.

Ce n'est pas l'avis du politologue. Il voit dans la décision du gouvernement libéral une mesure excessive, irresponsable et dangereuse qui, loin de porter le Québec vers l'excellence, «nourrit la médiocrité d'une société tentée par l'abdication de ce qu'elle est».

Il lance l'invective du caribou à la toute fin de son texte: «Les Québécois ressemblent furieusement ces temps-ci à une harde de caribous sans boussole et sans leader fonçant joyeusement dans le mur de leur non-avenir dans les deux langues.»

De quoi parle donc le politologue? me suis-je demandé en fonçant aveuglément vers le mur de mon non-avenir. Aurait-on aboli la loi 101 pendant mon absence? Aurait-on renoncé à enseigner le français? Aurait-on autorisé le libre choix en matière de langue enseignée à l'école? Non. Le gouvernement a promis que, d'ici cinq ans, tous les élèves de 6e année consacreront (peut-être) une demi-année à apprendre l'anglais. (J'ajoute «peut-être» entre parenthèses parce qu'il manque juste un petit truc pour que l'affaire soit dans le sac: des professeurs.)

L'idée, si elle aboutit, n'est ni neuve ni même originale. Elle rallie autant des souverainistes que des fédéralistes. Les études montrent bien que la méthode du saupoudrage est inutile si on tient à apprendre une langue. Seul un enseignement intensif est vraiment efficace. La commission Larose sur l'avenir de la langue française, dont j'avais suivi les travaux il y a 10 ans, avait même fait une recommandation en ce sens.

Que dit la boussole de Christian Dufour à ce sujet? Elle dit à peu près la même chose que la boussole de la Société Saint-Jean-Baptiste, en des termes un peu plus savants. Cessez de vouloir enseigner l'anglais à vos enfants, bande de caribous déboussolés! Les Québécois sont bien assez bilingues. L'anglais intensif en 6e année nous mène tout droit vers l'anglicisation du Québec et la médiocrité.

L'ignorance serait-elle devenue un outil d'affirmation identitaire? Une société unilingue et fière de l'être, serait-ce là l'avenir tel que le conçoivent les caribous à boussole? Vous pensez vraiment que, si l'on empêche les élèves québécois d'apprendre l'anglais, cela leur permettra de mieux défendre la langue française? Vous pensez vraiment qu'une société est moins colonisée lorsqu'elle permet seulement à ses élites de maîtriser l'anglais?

Christian Dufour croit qu'il est irresponsable de «vouloir bilinguiser rapidement l'ensemble de la population sans tenir compte des conséquences que cela aura forcément sur la motivation des immigrants à apprendre le français.» Comme si un programme de cinq mois d'anglais en 6e pouvait réellement «bilinguiser l'ensemble de la population» ! On ne parle pas d'un doctorat sur l'oeuvre de Mordecai Richler. On parle de cinq mois d'anglais au primaire (peut-être).

Cela dit, à mon sens, ce qui est irresponsable, c'est de faire reposer encore et toujours de façon injuste l'avenir de la langue française sur les seules épaules des enfants d'immigrés. Selon cette vieille logique poussiéreuse, quoi qu'ils fassent, ils seraient donc toujours coupables, suspects ou pas assez motivés?

En 1975, la majorité des allophones fréquentaient l'école anglaise. Aujourd'hui, la situation est inversée. La majorité d'entre eux fréquentent l'école française. Que veut-on de plus? Qu'ils jurent sous serment qu'ils vont oublier toutes les autres langues qu'ils auront eu le malheur d'apprendre?

Je ne crois pas que la mesure annoncée par le gouvernement Charest soit révolutionnaire. Son implantation laisse beaucoup de questions en suspens, dont une particulièrement épineuse: que fera-t-on dans les écoles où les élèves sont déjà bilingues pour la plupart et où les risques d'assimilation sont bien réels? Au cabinet de la ministre de l'Éducation, on répond que le programme ne sera pas «mur à mur» et que l'on se donne cinq ans pour trouver des formules adaptées à chacun des contextes. Il faudra bien sûr voir quelle forme tout cela prendra.

Ce n'est pas révolutionnaire, non. Mais suis-je la seule à penser que de crier au caribou avant même que le premier professeur d'anglais ait mis les pieds dans une classe de 6e est réactionnaire?

Le pauvre caribou en moi, sans boussole et un peu chameau de surcroît, croit à l'importance de défendre la langue et la culture françaises, de se soucier de la qualité de la langue de ses enfants. En contexte minoritaire, ce n'est pas un choix, mais la seule voie vers la survie. Mais jamais on ne me fera croire que la défense du français justifie le port d'oeillères. Le savoir est une forme de pouvoir. L'ignorance n'est pas une forme de progrès social. On ne s'affaiblit pas en s'instruisant. Il faut une logique bien tordue pour nous faire croire le contraire.