Tous les élèves de 6e année consacreront une demi-année à apprendre l'anglais de façon intensive. Après des années de débat et de tergiversations autour de cette question toujours épineuse au Québec, on peut dire, en français comme en anglais, qu'il s'agit d'une bonne idée. À condition bien sûr que l'on réussisse à la mettre en pratique correctement.

Mis à jour le 25 févr. 2011
Rima Elkouri LA PRESSE

Si la maîtrise du français doit demeurer la priorité de notre système d'éducation, on aurait tort de sous-estimer pour autant l'importance d'apprendre l'anglais. Cet apprentissage, contrairement à certaines idées reçues, n'a pas à se faire au détriment du français, qui reste le fondement même de l'identité québécoise. L'un n'empêche pas l'autre. La défense de la langue française, toujours nécessaire en contexte minoritaire, ne doit pas servir de prétexte pour porter des oeillères.

En ce moment, l'apprentissage de l'anglais reste malheureusement un luxe que la majorité des enfants ne peuvent s'offrir. Bien que déjà implantés dans certaines écoles, les programmes d'apprentissage intensif de l'anglais demeurent rares. Toutes les familles n'ont pas les moyens d'envoyer leurs enfants dans des camps d'été en anglais ou de leur payer des cours privés. Le programme annoncé avant-hier par Jean Charest, s'il ne règle pas l'ensemble des problèmes du système d'éducation, viendrait tout de même corriger cette iniquité.

En ce moment, un élève peut «apprendre» l'anglais pendant six ans à l'école primaire sans en retenir grand-chose. De nombreuses études ont déjà montré que le saupoudrage de quelques heures de cours sur une longue période de temps est inefficace. La meilleure façon d'apprendre passe nécessairement par un mode intensif.

Plusieurs générations d'élèves, incapables de soutenir une conversation en anglais en sortant de l'école secondaire, le savent trop bien. Je le sais trop bien aussi. En sortant du cégep, après 13 ans dans le système francophone, je baragouinais à peine l'anglais. J'ai fini par remédier au problème en m'inscrivant à l'université en anglais. C'est une solution comme une autre, mais ce n'est certainement pas la solution idéale.

Aussi bonne soit-elle, l'idée d'implanter un programme d'apprentissage intensif de la langue d'Arcade Fire soulève bien des questions. On sait qu'il y a pénurie de professeurs d'anglais au Québec. Où trouvera-t-on les enseignants qualifiés sans lesquels cette bonne nouvelle n'est que du vent? La ministre de l'Éducation Line Beauchamp dit se donner cinq ans pour les trouver, quitte à les former ou à les faire venir de l'Ontario. Fort bien. Mais pensez-vous vraiment que de Gaspé à Chibougamau en passant Rimouski, on arrivera à recruter assez d'enseignants qualifiés? On peut en douter.

Pour dénicher les professeurs qui manquent à l'appel, la ministre dit aussi qu'elle veut favoriser les échanges entre les commissions scolaires anglophones et francophones. Tout en étant intéressante, cette solution en reste une marginale, vu la taille réduite du réseau anglophone qui peinerait à répondre à la demande.

Autre question en suspens: est-il vraiment souhaitable que le programme soit obligatoire pour tous? Un programme d'apprentissage intensif de l'anglais durant une demi-année scolaire signifie que les matières doivent être condensées durant l'autre demi-année. Certaines écoles qui offrent déjà le programme choisissent de n'y accepter que les enfants qui n'ont aucun retard scolaire. Si le programme devient universel, est-ce que tous les enfants arriveront à suivre? Se fiant aux expériences déjà menées à petite échelle dans certaines écoles du Lac-Saint-Jean, la ministre Beauchamp croit que oui. Rien n'indique qu'il y ait un impact négatif sur la réussite des enfants en difficulté, dit-elle. Il faudra bien sûr voir ce que cela donne à plus grande échelle et peut-être prévoir des mesures adaptées là où cela s'impose.

Cela dit, même si l'implantation du programme soulève bien des questions, il faut reconnaître que l'idée répond à un souhait légitime de nombreux parents qui veulent que leurs enfants soient bilingues. Bien des parents francophones sont jaloux de voir que leurs voisins anglophones peuvent envoyer leurs enfants à l'école française alors que l'inverse est interdit. Ils voient ces enfants sortir de l'école parfaitement bilingues alors que les petits francophones peinent à aligner deux mots en anglais à la fin du primaire. Au printemps dernier, un sondage publié dans The Gazette révélait qu'une majorité de Québécois francophones seraient même d'accord pour que l'accès à l'école anglaise soit élargi - une très mauvaise idée, à mon sens, qui mettrait en péril la survie de la langue française.

Tout en évitant un glissement périlleux vers le libre choix et l'assimilation, le programme annoncé tient compte de cette préoccupation légitime. Dans un contexte où la loi 101 protège le français comme langue d'enseignement, l'apprentissage de l'anglais n'est pas une menace, bien au contraire. L'ignorance est beaucoup plus menaçante.