C'est elle qui a répondu. J'ai tout de suite reconnu sa voix. «Je vais bien!» Petite phrase banale qui pour elle ne l'est plus du tout.

Publié le 17 janv. 2011
Rima Elkouri LA PRESSE

Elle, Guylaine St-Onge. Mère de famille de 36 ans de Valleyfield. Elle a failli mourir des complications d'une grippe A (H1N1) attrapée en octobre 2009. Elle a passé plus de deux mois dans le coma, sous respirateur. Les médecins ne lui donnaient que 10% de chances de s'en sortir. Et ils craignaient qu'elle ne soit lourdement handicapée.

Guylaine a défié les pires pronostics. J'ai raconté son histoire l'an dernier à pareille date. Je l'avais rencontrée, avec son mari Gilles, dans sa chambre de l'hôpital Notre-Dame. De ces entrevues où il vaut mieux aller sans mascara. L'histoire bouleversante d'une vie ordinaire qui bascule. Un banal mal de gorge qui dégénère. C'était au moment où on commençait à parler de pandémie de grippe. Le A (H1N1)? Voyons donc! se disait Guylaine, qui avait toujours été en bonne santé. Elle trouvait que les gens s'en faisaient beaucoup trop avec cette grippe surmédiatisée qui, pour la majorité, a causé plus de peur que de mal.

Mais voilà que dans son cas les symptômes s'aggravaient sans cesse. Toux de plus en plus creuse, vomissements, essoufflement. Arrêt cardiaque. Poumons gravement atteints. Terrible infection, doublée d'une surinfection pulmonaire au streptocoque A - la fameuse bactérie mangeuse de chair. Coma. Respirateur. Un rideau tiré sur le monde extérieur. Un mari tétanisé par l'inquiétude. Et trois enfants de 8, 6 et 2 ans, qui attendent à la maison une maman qui ne revient plus.

Au chevet de sa bien-aimée, Gilles, épuisé, m'avait raconté comment il avait tenté de tenir tête au vent. Il avait dû prendre congé de l'usine où il travaille. Pendant ces deux mois interminables où Guylaine était dans le coma, il lui a parlé sans savoir si elle l'entendait. Il lui a tenu la main, lui a fait les ongles, lui a massé les pieds. Il a prié. Il a allumé des lampions. Il a filmé les enfants, qui ne pouvaient être admis à l'hôpital, et a fait défiler les images devant ses yeux fermés. Des images qui disaient: «Maman, on t'aime. On t'embrasse.»

Et puis, contre toute attente, après deux mois de coma, Guylaine a eu un regain de vie inespéré. C'était la semaine de Noël. Le réveil a semblé quasi miraculeux aux yeux de l'équipe des soins intensifs. Les deux filles de Guylaine ont pu venir à son chevet pour la première fois. Elle a réussi à rassembler tout ce qui lui restait de forces pour les saluer, leur promettre du regard qu'elle reviendrait les border.

À l'unité des soins intensifs, où tout va toujours très vite, personne n'a oublié cette magnifique survivante. «On a arrêté les médicaments et, instantanément, elle s'est réveillée, le regard clair. C'était stupéfiant», rappelle le Dr Tudor Costachescu, chef des soins intensifs du CHUM.

Depuis, pour fouetter le moral des résidents en médecine, le Dr Costachescu aime bien leur raconter l'histoire de Guylaine, dont la photo est encore épinglée devant sa chambre d'hôpital. Pour leur dire que parfois, même quand on perd tout espoir, même quand on doute, certains s'en sortent malgré tout.

Et après? m'ont demandé plusieurs lecteurs depuis la publication de cette histoire. Comment va-t-elle? «Je vais super bien», me répète Guylaine. Le 20 janvier, cela fera un an qu'elle a quitté l'hôpital. Elle a gardé quelques séquelles. Son souffle est plus court. Ses pieds sont encore engourdis et douloureux. Elle a dû réapprendre à marcher. Au début, elle devait s'appuyer sur une canne. Elle avait du mal à s'agenouiller pour jouer avec son garçon qui a eu 3 ans en novembre. Mais dans le grand ordre des choses, ce ne sont finalement que des détails. «Je remercie le ciel tous les jours d'être encore en vie, dit-elle. Mes enfants, mon mari et ma famille m'ont aidée à passer au travers. Sans eux, je n'y serais sûrement pas arrivée.»

La vie a repris son cours normal tout doucement. Guylaine aurait aimé que tout aille plus vite. Qu'elle puisse quitter l'hôpital un matin et retrouver sa vie ordinaire le jour même. Elle aurait aimé pouvoir prendre tout de suite son petit garçon dans ses bras, mais il était trop lourd pour ses bras affaiblis. Elle avait l'impression qu'il la boudait, comme s'il sentait qu'elle l'avait abandonné. Avec le temps, tout est rentré dans l'ordre. «Maintenant, on est collés, collés», dit-elle, la voix lumineuse.

Son regard sur la vie a changé du tout au tout. Plus question d'attendre. Des fois, elle se sent un peu comme dans cette publicité où on voit des gens frappés par un cancer projetés dans les airs. Elle a peine à croire à sa propre histoire. Et elle se trouve chanceuse dans sa malchance.

Un mois après sa sortie de l'hôpital, ses proches ont organisé pour elle un grand party de retrouvailles. Retrouvailles avec ceux qu'elle aime, retrouvailles avec la vie. Au mois d'août, elle est retournée voir les gens de l'hôpital Notre-Dame qui l'ont soignée. Elle leur a apporté un panier avec du chocolat et une petite plaque pour leur dire merci. Les infirmières, émues de la revoir, l'ont trouvée belle.

Plus question d'attendre, donc. Guylaine et Gilles ont bu cette bouteille de champagne reçue à leurs fiançailles qu'ils n'avaient jamais osé ouvrir. En novembre, ils ont réservé leurs billets d'avion pour ce voyage en France en amoureux qu'ils n'avaient jamais osé s'offrir. Ce sera leur premier vrai voyage. Quatorze jours en mai dont ils rêvent déjà. Ils iront voir des châteaux. Ils iront boire du bon vin.

Et d'ici là, dit-elle, la famille compte juste profiter de la vie. «Pas besoin de partir en fou!» Prendre du temps pour soi. Prendre du temps pour s'arrêter avec les enfants. Se dire certains jours: «Aujourd'hui, on fait rien!» Et savourer ce rien.

Pour joindre notre chroniqueuse: rima.elkouri@lapresse.ca