Si le ministère de l'Éducation me désespère souvent, j'ai foi en l'enseignement quand je vois des professeurs de français entêtés comme Benoît Paquin. Des profs qui refusent de se complaire dans la médiocrité trop souvent cautionnée par le Ministère lorsqu'il est question de l'évaluation du français au secondaire.

Publié le 7 oct. 2010
Rima Elkouri LA PRESSE

Benoît Paquin est professeur à l'école secondaire Jacques-Rousseau à Longueuil. Il aime beaucoup son travail. Mais comme bien des profs de français, il aime beaucoup moins la stratégie de nivellement par le bas souvent adoptée par le Ministère.

«Il y a des limites à la médiocrité.» C'est ce que s'est dit ce prof quand il a appris que les finissants de cinquième secondaire avaient droit, depuis le printemps 2010, à un nouvel examen ministériel aux exigences réduites. La rédaction d'un texte argumentatif étoffé avait alors été remplacée par la composition d'une simple lettre ouverte.

Officiellement, il s'agissait de rendre l'épreuve plus «attrayante» pour les jeunes et de mieux l'inscrire dans le cadre du renouveau pédagogique. Dans les faits, comme le hasard fait bien les choses, le Ministère avait décidé de changer la formule de l'examen au moment même où les premiers enfants de la réforme devaient le subir, rendant impossible toute comparaison avec les cohortes précédentes. L'ex-ministre de l'Éducation, Michelle Courchesne, a eu beau tenter de nous convaincre que les exigences du nouvel examen étaient comparables aux anciennes, plusieurs - j'en suis - sont demeurés sceptiques. Entre les lignes, on voyait plutôt poindre une stratégie navrante de maquillage visant à empêcher une évaluation lucide de la réforme.

«Des élèves de troisième secondaire seraient capables de passer ce test!» s'est alors dit Benoît Paquin, furieux. Pour le prouver, le professeur, porté par une colère sourde, a décidé de mener en ce début d'année scolaire une expérience fort intéressante avec deux de ses classes de quatrième secondaire. Il leur a fait passer le nouvel examen que les «grands» de cinquième secondaire ont eu à subir en mai. Il a corrigé chacune des copies deux fois: une fois en utilisant l'ancienne grille de correction du Ministère, une autre en utilisant la grille de 2010. Résultat: les élèves ont obtenu une moyenne de 72% pour la lettre ouverte corrigée selon les critères de 2010 et 57% lorsqu'ils ont été évalués en vertu de l'ancienne grille. Alors que 61 élèves sur 67 ont réussi l'examen en vertu des critères de 2010, seulement 25 d'entre eux l'ont réussi selon les anciens critères (voir l'article d'Ariane Lacoursière en page A6 pour plus de détails).

On pourrait bien sûr reprocher à Benoît Paquin, qui jure avoir mené l'expérience de la façon la plus rigoureuse qui soit, d'être juge et partie. Répondant d'avance à ses détracteurs, le professeur propose de jouer franc-jeu en mettant les copies de ses élèves à la disposition de quiconque voudrait mettre en doute sa méthode de correction.

De toute évidence, son expérience n'en est pas une scientifique. On pourrait même dire qu'elle est biaisée. Il reste que, malgré tous ses défauts, l'exercice mené de bonne foi par un professeur qui refuse un glissement inquiétant vers la médiocrité, est éloquent. Que des élèves qui n'ont qu'un niveau de troisième secondaire réussissent haut la main un examen de cinquième secondaire n'a aucun sens. C'est un peu comme si des nageurs débutants qui maîtrisent tout juste le crawl réussissaient sans peine une compétition de papillon. Il y aurait lieu de se poser de sérieuses questions.

Si des élèves de troisième secondaire réussissaient haut la main un examen de mathématiques de cinquième secondaire, on en conclurait sans doute que l'examen est trop facile et qu'il faut exiger davantage. Ce devrait être pareil en français.

«Il faudrait repenser notre façon d'enseigner l'argumentation», plaide Benoît Paquin, qui espère à court terme que le Ministère reviendra à la formule de l'ancien examen où l'argumentation n'était pas qu'une note de bas de page - en principe, du moins. «Ce n'était pas extraordinaire, mais c'était un minimum. Au moins les élèves apprenaient quelque chose.»

Qu'en pense la nouvelle ministre de l'Éducation Line Beauchamp? Aura-t-elle la clairvoyance d'écouter les professeurs de français découragés et de redresser la barre? Je n'en sais rien. Elle n'a pas répondu à ma demande d'entrevue hier. Je ne peux qu'espérer que son silence soit celui d'une ministre en réflexion.