Les chiffres ont quelque chose d'indécent. Alors que le nombre d'employés qui donnent des soins dans le réseau de la santé n'a augmenté que de 6% depuis l'an 2000, le nombre de cadres a crû de 31% et le nombre d'employés de l'administration a bondi de 52%.

Publié le 28 sept. 2010
Rima Elkouri LA PRESSE

Ces données saisissantes, que ne conteste pas le ministère de la Santé, sont compilées dans un tableau publié ce mois-ci dans le magazine de la Fédération des médecins spécialistes du Québec(1). Un tableau qui, d'un seul coup d'oeil, permet de voir la mauvaise gestion ahurissante de notre système de santé.

Alors que tant de patients poireautent sur des listes d'attente et ne reçoivent pas les soins dont ils ont besoin, comment justifier une augmentation aussi marquée du nombre de cadres et d'employés de l'administration? Comment expliquer que ce patient atteint de sclérose en plaques interviewé par ma collègue Ariane Lacoursière se voie refuser du jour au lendemain des services essentiels? Comment expliquer encore qu'un CSSS réduise les soins tout en payant 11 000$ par semaine simplement pour remplacer un directeur?

Bref, comment expliquer que l'on ne songe presque jamais à sabrer le personnel cadre plutôt que les soins? Où est la logique dans tout cela?

«Les cadres, c'est une secte. C'est comme l'Ordre du Temple solaire, sauf qu'ils ne meurent jamais», a laissé tomber en entrevue le Dr Gaétan Barrette, avec son franc-parler habituel. Grossière caricature lancée à la blague, bien sûr. Tout le monde reconnaît qu'il se trouve des cadres compétents dans le réseau de la santé. Le hic, c'est que, lorsqu'ils sont incompétents, ils sont rarement congédiés et le plus souvent «replacés».

La «secte» des cadres de la santé ne cesse donc de recruter de nouveaux membres. Elle en compte déjà plus de 11 000. Si on ajoute le personnel administratif (plus de 88 500 personnes), nous voilà presque à 100 000 employés. Combien compte-t-on de travailleurs dans la catégorie du personnel soignant? Cent huit mille. Cela fait presque un ratio de un pour un. Un ratio parfaitement ridicule alors que l'accès aux soins est toujours problématique.

Il n'est pas nécessaire d'être Prix Nobel d'économie pour comprendre qu'une saine gestion commande que l'on réduise l'effectif des cadres et du personnel administratif. De nombreux rapports l'ont déjà suggéré, le Dr Barrette le répète. «Cette catégorie coûte 5 milliards de dollars. On peut imaginer que, si on avait eu une croissance de 20% inférieure, on aurait épargné 1 milliard par année», estime le président de la Fédération des médecins spécialistes du Québec (FMSQ).

On sait que l'un des problèmes du système de santé québécois, c'est l'enchevêtrement des structures. Un enchevêtrement qui coûte cher et alourdit grandement le fonctionnement du système. Comme l'a souligné la commission Castonguay, les pays de l'OCDE ont choisi, en général, soit d'avoir un ministère fort et des structures régionales légères, soit d'avoir un ministère plutôt léger et une structure régionale plus complexe. L'ennui, c'est que le Québec a choisi les deux.

Au lieu d'alléger la machine bureaucratique, que fait le ministère de la Santé? Il la nourrit davantage. On embauche de nouveaux cadres qui devront embaucher de nouvelles secrétaires, de nouveaux adjoints, de nouveaux administrateurs. Pendant ce temps, les soins diminuent. Plus on «réorganise», plus le système semble désorganisé.

«Dans les hôpitaux, on voit s'ajouter la direction de ceci et la direction de cela, avec la secrétaire appropriée. Mais on a quoi, comme service supplémentaire? Rien. Une grande proportion de cela est du confort administratif», observe le Dr Barrette.

Régine Laurent, présidente de la Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec, est estomaquée: «Il n'y a jamais eu autant de personnel cadre et administratif, et ça n'a jamais été aussi mal! Il y a un problème!»

Sur le terrain, le personnel pourtant «suradministré» déplore de nombreux problèmes de nature administrative. «Au cours de ma tournée, il n'y a pas un endroit où les gens ne me parlent pas de problèmes de gestion des horaires, de manque de planification», me dit Mme Laurent. Un non-sens.

Qu'en dit le ministre de la Santé? Il n'en dit rien du tout. Son attachée de presse m'explique qu'il est occupé de 7h le matin à très tard le soir et qu'il n'a pas le temps d'accorder des entrevues.

Question naïve: se pourrait-il que le ministère de la Santé, écrasé sous le poids du monstre à plusieurs têtes qu'il a créé, ait lui-même perdu le fil de ses dépenses? Se pourrait-il qu'il ne sache pas lui-même que l'écart entre le nombre de cadres administrateurs et celui du personnel soignant est devenu aussi scandaleusement mince?

«Oui, ça se peut», m'a répondu sans hésiter le Dr Barrette.

Au Ministère, on me dit au contraire que ces données sont bien connues. Je ne sais pas ce qui est le plus indécent. Ne pas savoir ou savoir et trouver cela parfaitement normal.

Allez maintenant expliquer cela aux patients qui ne reçoivent pas les soins auxquels ils ont droit.

(1) Le spécialiste, magazine de la Fédération des médecins spécialistes du Québec. Vol. 12 no 3. Septembre 2010.