«Notre langue n'a pas de prix. La loi 101 n'est pas à vendre!» martelaient samedi les gens de la Coalition contre la loi 103 qui avait organisé un grand rassemblement-spectacle.

Rima Elkouri LA PRESSE



«Donnez-nous un peu d'oxygène», clament de l'autre côté les dirigeants du réseau scolaire anglophone, dans le cadre de la commission parlementaire sur le projet de loi 103 visant à encadrer les écoles passerelles.



Deux univers, deux solitudes, deux discours. Mais, paradoxalement, une seule et même opposition au projet de loi 103.

Deux univers, deux solitudes, deux discours. Mais d'un côté comme de l'autre, des raisons tout à fait légitimes de s'opposer à une loi qui ne semble plaire à personne.

Même si elle complique un peu l'accès à l'école anglaise, on ne peut ignorer le fait que la loi 103 permet d'accorder des passe-droits qui violent un principe fondamental de la Charte de la langue française. Selon la Charte, seuls les enfants dont l'un des parents a fréquenté l'école anglaise au Canada peuvent être admis à l'école anglaise. La règle, même si ceux qui rêvent de libre choix tendent à l'oublier, vise à assurer la survie du français au Québec. Car on ne peut compter sur la seule bonne volonté des gens pour préserver une langue minoritaire. Sans une loi musclée, le français n'aurait aucune chance de demeurer bien vivant en Amérique du Nord.

Bien des parents ont malheureusement trouvé au fil des ans des façons de contourner la loi, en ayant recours aux écoles passerelles pour inscrire leurs enfants à l'école anglaise. Bien que la loi 103 tente de limiter ces tentatives de contournement (trois ans à l'école privée ne garantiraient plus à 100% l'accès à l'école anglaise), elle laisse quand même le champ libre à de nouveaux critères arbitraires et à d'inadmissibles passe-droits. Car comment qualifier autrement le fait que des parents puissent, en payant plusieurs milliers de dollars, acheter des droits linguistiques?

Du côté anglophone, l'opposition à la loi 103 s'articule autour d'arguments fort différents. Là où les opposants francophones voient une brèche dangereuse dans la loi 101, des leaders anglophones voient un plafond de verre menaçant la survie de leurs écoles qui se vident, faute de sang neuf.

Il est pour le moins exagéré de craindre pour la survie de l'anglais au Québec. Réclamer l'abolition pure et simple de la loi 101 est tout aussi insensé. Mais se battre pour la survie du réseau scolaire anglophone ne l'est pas, ni pour les anglophones ni pour les francophones. Pour la simple et bonne raison que ce réseau a acquis avec le temps une expertise dont le réseau francophone aurait intérêt à s'inspirer et qu'il serait dommage de perdre.

Lorsque l'on compare les statistiques sur le décrochage dans les réseaux anglophone et francophone à Montréal, l'écart est frappant. L'an dernier, ma collègue Michèle Ouimet avait fait un exercice comparatif fort intéressant qui illustrait bien cet écart. Elle s'était rendue dans deux écoles publiques secondaires plantées dans le même décor du quartier pauvre de Saint-Michel. L'une francophone, l'autre anglophone. Taux de décrochage du côté anglophone: 28%. Taux de décrochage du côté francophone: 58%.

Le spécialiste en prévention de l'échec et de l'abandon scolaires Égide Royer croit que l'écart tient en partie au fait que l'éducation est beaucoup plus valorisée du côté anglophone. Mais il y a aussi une question d'expertise, dit-il. «Sur le plan des pratiques exemplaires, le fait que le côté anglophone ait accès à l'ensemble de l'expertise nord-américaine anglophone donne beaucoup plus d'outils à des enseignants ou à des intervenants scolaires.»

Égide Royer cite l'exemple de First Step, un programme d'intervention pour des jeunes qui ont de grandes difficultés de comportement à 5 ans. Utilisé avec beaucoup de succès sur l'ensemble du continent, le programme demeure, malgré de petites percées, presque inconnu du côté francophone. «Pourtant, c'est un programme avec un taux de réussite de 80% avec des jeunes en difficulté de 5, 6 ans.»

Selon le spécialiste, l'essentiel de l'expertise sur les jeunes en difficulté et sur le décrochage scolaire vient du monde anglophone. Un monde que, dans une ville comme Montréal, nous avons la chance de côtoyer. Pourquoi donc n'y a-t-il pas plus d'échanges entre les réseaux francophone et anglophone? Pourquoi ne s'inspirent-ils pas mutuellement de leurs bons coups?

Malheureusement, la tradition des «deux solitudes» se poursuit. Deux solitudes qui, au-delà du débat sur la loi 103, auraient cruellement besoin de vraies passerelles pour partager leur savoir.