À mon collègue Tommy Chouinard, qui lui a demandé si elle allait présenter un livre blanc sur la laïcité, la ministre Yolande James a répondu que le gouvernement avait mis de l'avant 80% des recommandations du rapport Bouchard-Taylor. J'ai sursauté en lisant ce chiffre. Quatre-vingts pour cent?

Mis à jour le 17 mars 2010
Rima Elkouri LA PRESSE

Je ne sais pas quels savants calculs acrobatiques ont pu mener à ce chiffre, mais il est pour le moins douteux. J'ai relu les recommandations du rapport sur la laïcité. Il n'y en a que cinq. Lesquelles ont été retenues par le gouvernement? ai-je demandé à Luc Fortin, l'attaché de presse de la ministre de l'Immigration - qui n'était pas elle-même disponible pour une entrevue.

 

À ma grande surprise, il a d'abord cité la recommandation sur le crucifix - le rapport recommande qu'il soit retiré de l'Assemblée nationale. Il s'agit en fait d'une suggestion, qui n'a d'ailleurs pas été retenue: on a plutôt choisi, de façon incohérente, de réaffirmer la place du crucifix au-dessus du siège du président de l'Assemblée.

Luc Fortin a ensuite cité la recommandation sur la nécessité de promouvoir le nouveau cours d'éthique et de culture religieuse - le gouvernement a ici suivi.

Une seule des cinq recommandations a été appliquée. Selon mes calculs savants, cela donne 20%. Un maigre 20% qui élude les questions fondamentales. Car le gouvernement a malheureusement passé outre aux deux recommandations les plus importantes de Bouchard et Taylor concernant la neutralité religieuse de l'État: produire un livre blanc sur la laïcité qui servirait de cadre de référence et interdire le port des signes religieux par les agents de l'État qui représentent la loi.

Désolée si je me répète - j'ai l'impression d'avoir écrit cette chronique 3000 fois... Désolée, mais je continue de croire que la question de la laïcité est beaucoup trop importante pour qu'on la traite au cas par cas avec la logique d'une girouette. Sans tomber dans l'intransigeance et la police de la pensée (ou justement pour éviter d'en arriver là), il faudrait que les lignes directrices soient énoncées plus clairement.

Malheureusement, il semble que l'on ne puisse compter sur la ministre James et son gouvernement pour ébranler le statu quo et prendre position sur ces questions. La ministre dit vouloir agir «là où c'est nécessaire» pour favoriser le «vivre-ensemble». Mais à mon sens, agir là où c'est nécessaire, c'est assumer son rôle d'arbitre de façon responsable. Sévir contre «la madame» qui porte un niqab dans un cours de français ne suffit pas. Il faut prendre position de façon cohérente et courageuse avant que les situations litigieuses ne se présentent, et non après.

J'écoutais hier matin les gens de la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse (CDPDJ) tenter de distinguer de façon peu convaincante l'avis sur la SAAQ de celui sur la RAMQ. Ils tentaient d'expliquer pourquoi l'accommodement jugé avec raison inacceptable à la RAMQ pour une femme en niqab qui refuse de se faire prendre en photo par un homme devient tout à coup plus acceptable à la SAAQ quand un juif hassidique ou une femme musulmane demande à passer son examen de conduite avec un évaluateur du même sexe.

Rappelons que, au mois de janvier, la CDPDJ a rendu sur cette question un avis qui, à mon sens, va à l'encontre de l'égalité homme-femme. Le gouvernement Charest aurait dû s'y opposer. Il ne l'a pas fait, ouvrant ainsi la porte à toutes sortes de mesures d'exception.

«La Commission examine les conflits de droits, pas les conflits de valeurs», m'a-t-on répliqué hier à la CDPDJ. Justement, l'égalité homme-femme est un droit, non? Techniquement, la demande formulée à la SAAQ ne brimait aucun employé puisque les clients devaient simplement attendre qu'un évaluateur du même sexe se libère ou alors prendre un autre rendez-vous. Mais sur le plan symbolique, sur le plan des principes, il y a là une atteinte à l'égalité homme-femme que l'on ne peut nier. Une atteinte au devoir de neutralité de l'État, qui se trouve, par ses actes, à approuver une loi religieuse sexiste.

Pour distinguer le cas de la SAAQ de celui de la RAMQ, la CDPDJ invoque entre autres des notions bien vaseuses de durée et de proximité entre l'employé et le client. À la RAMQ, la prise de photo ne prend que quelques secondes et ne brime donc pas de façon importante la liberté de religion de la femme en niqab qui demanderait à être servie par un homme. En revanche, à la SAAQ, l'examen de conduite dure une heure, dans un lieu clos (la voiture) où la proximité est de mise.

Sortira-t-on les rubans à mesurer pour savoir à partir de quelle distance la femme en niqab est brimée? Faudra-t-il se mettre à chronométrer nos principes?