Le concept de l'utilisateur-payeur est formidable, en théorie. Tu utilises un service public? Tu le paies. Tu ne l'utilises pas? Eh bien, tu ne paies pas. Tu utilises le pont? Paie pour le pont, qu'est-ce qu'un petit dollar par passage, après tout...

Patrick Lagacé LA PRESSE

Mais quand on commence à se poser des questions sur ce concept, les réponses sont moins formidables.

Ainsi, dans le scénario qui nous occupe, éventé par La Presse, qui prévoit un péage sur les ponts Jacques-Cartier et Champlain, c'est l'évidence: les citoyens de la Rive-Sud, pour circuler entre leur domicile et Montréal, devront payer.

Mais pour aller à Montréal, ceux de la couronne nord n'auront pas, eux, à payer.

Je sais, je sais: par une de ces curiosités du régime fédéral chapeautant un tas de juridictions en ce pays, les ponts Jacques-Cartier et Champlain sont gérés (et financés) par Ottawa. Les ponts enjambant la rivière des Prairies, eux, sont de juridiction provinciale. Mais au final, même si c'est absurde de le rappeler: les citoyens n'«appartiennent» ni à Québec ni à Ottawa.

Mais je vais être de bonne foi et je vais concéder ceci: un jour, prochainement, les ponts de la couronne nord seront eux aussi soumis à des péages. L'inégalité entre citoyens - pardon, entre utilisateurs - du 450-nord et du 450-sud ne sera que passagère.

Reste que si on veut pousser la logique de l'utilisateur-payeur jusqu'à sa destination finale, il faudra m'expliquer pourquoi les utilisateurs des routes de la région de Montréal sont, pour l'instant, les seuls qu'on veut transformer en payeurs.

Un exemple: au nom de ce principe, pourquoi je paierais, avec mes taxes et impôts, moi, citoyen de Rosemont, la réfection et l'entretien de la route qui traverse l'archipel des Îles-de-la-Madeleine?

Je ne réside pas là-bas, après tout.

En 2008, le rapport de Claude Montmarquette, président du Groupe de travail sur la tarification des services publics, a résumé le principe de l'utilisateur-payeur comme suit: «L'idée selon laquelle celui qui utilise un service doit également être celui qui le paye - concept d'utilisateur-payeur -, alors qu'avec la taxation, celui qui acquitte les taxes ne va pas forcément utiliser les services financés par ces taxes.»

C'est formidable, de ne payer un service que lorsqu'on l'utilise. Mais le principe devrait commencer, et finir, où?

Le concept de l'utilisateur-payeur, en cette ère de crise des finances publiques, a la cote partout dans le monde. En Australie, par exemple, on se demande s'il ne faudrait pas l'appliquer aux vieux, dans la version «Down Under» des CHSLD. Évidemment, la vieillesse, en plus d'être un naufrage, est par définition inévitable: impossible d'éviter de devenir un utilisateur, ici. Ce qui revient à payer pour être vieux.

Cas célébrissime, et absurde, aux États-Unis. L'an dernier, le 29 septembre 2010, la maison de M. Gene Cranick, résidant du Tennessee, a pris feu. Il a signalé le 9-1-1. Les pompiers sont venus. Mais ils ont laissé la maison flamber sans tenter d'éteindre le feu: M. Cranick n'avait pas payé le «tarif» incendie du comté local: 75$ par année. No pay, no spray, qu'ils disent...

Autre exemple: si je n'ai pas d'enfant d'âge scolaire, pourquoi paierais-je pour l'école? Je n'«utilise» pas l'école. Pourquoi devrais-je payer pour les profs, pour le matériel scolaire, pour les édifices?

Oui, bon, on peut toujours arguer que je profite de l'école, parce que l'école produit des citoyens bien formés pour faire face aux défis de la société. Encore faut-il penser que le citoyen, dans la société, a préséance sur le «payeur», le consommateur. Ce dont je ne suis pas certain...

Au fond, ce débat sur l'utilisateur-payeur, qu'on ne fait qu'à la sauvette, comme dans le cas des ponts Champlain et Jacques-Cartier, pose une question plus globale: à quoi ça sert, une société? Et, bien sûr, la différence entre un utilisateur et un citoyen, existe-t-elle encore?