Les Anglos appellent ça The Man. Une expression générique qui veut tout dire, qui ne veut rien dire. Qui désigne les politiciens, les autorités, le système, les puissants, les codes. The Man, L'Homme. Eh bien, The Man a eu la peau de WikiLeaks.

Patrick Lagacé LA PRESSE

C'est par le fric que The Man a fait la peau à WikiLeaks. Il y a 10 mois, Visa, MasterCard, Bank of America, Western Union et autres PayPal (propriété de eBay) ont annoncé qu'ils bloquaient les dons à ce regroupement d'activistes militant pour la transparence.

Récemment, Julian Assange a annoncé la suspension des activités de WikiLeaks, dont il est le (controversé) visage: 95% du financement de l'organisme s'est tari.

Il est indéniable que la classe politique américaine a pesé de tout son poids sur Corporate America pour qu'elle embarque dans sa paranoïa face à WikiLeaks. La manoeuvre fait l'objet d'une plainte pour violation de la concurrence auprès de la Commission européenne.

«Des sites web, des administrateurs de noms de domaine, des services de paiements bancaires: ils ont tous collaboré pour étrangler WikiLeaks», note Michael Geist, professeur de droit à l'Université d'Ottawa et titulaire de la chaire de recherche du Canada en droit d'Internet et du commerce électronique.

Qu'importe ce qu'on pense de l'organisme mené par Julian Assange, dit le professeur Geist, l'attaque contre WikiLeaks est «épeurante» et «inédite». WikiLeaks, rappelle-t-il, ne fait face à aucune accusation criminelle après avoir commencé, il y a un an, à éventer les secrets contenus dans 250 000 communications diplomatiques américaines.

«La question à se poser est celle-ci: qui d'autre pourrait, un jour, être ciblé par ce genre de blocus financier?»

Excellente question, professeur Geist!

Apparemment, l'organisation raciste Ku Klux Klan n'a rien à craindre.

Les agences d'escortes, qui servent de paravent à cette vieille activité illégale qu'est la prostitution, ne sont pas bloquées par Visa et MasterCard.

Un chapitre des Hells, en Californie, vend des cossins via son site web, où il accepte aussi des dons «pour nos efforts contre les autorités qui tentent de nous étiqueter comme gang criminel». Dons et paiements? Via MasterCard, Visa et eBay...

Mom Boucher: oui. Julian Assange: non...

Je caricature, mais dans le débat autour de WikiLeaks, la caricature fut la norme. Thomas Blanton, directeur du National Security Archive de la George Washington University, un centre de recherche qui déniche, décortique et analyse des documents secrets du gouvernement américain, parle de «Wikimania» pour décrire la paranoïa du gouvernement des États-Unis face à WikiLeaks.

«Le danger réel de la Wikimania est le retour aux notions du secret de l'époque de la guerre froide, où les secrets étaient rangés dans des silos qui ne communiquaient pas, notions qui nous ont laissés aveugles, avant le 11 septembre 2001», a-t-il expliqué aux législateurs américains, dans un témoignage au Congrès sur WikiLeaks, en décembre dernier.

Pour M. Blanton, comme pour le professeur Geist, WikiLeaks a agi de façon responsable, dans sa façon de révéler les secrets des câbles diplomatiques. En collaborant avec de grands journaux, notamment, afin de protéger des sources américaines à risque de représailles.

Traiter WikiLeaks d'organisation «terroriste», comme l'ont fait certains fleurons républicains, c'est perpétuer un mythe, a fait savoir M. Blanton dans son témoignage au Congrès.

«J'aimerais que tous les groupes terroristes écrivent à l'ambassadeur américain quelques jours avant de lancer quoi que ce soit, comme Julian Assange l'a fait avec Louis Susman, notre ambassadeur à Londres, le 26 novembre, pour solliciter des suggestions afin de s'assurer que personne ne soit mis en danger par les révélations de WikiLeaks.»

Je l'ai déjà écrit: WikiLeaks nous montre l'envers des versions officielles et mielleuses des communiqués de presse. Le professeur Geist a trouvé matière à approfondir ses analyses de certains dossiers qui n'ont rien à voir avec la sécurité nationale, grâce à WikiLeaks. Les câbles américains montrent par exemple le tordage de bras que les Américains ont fait à Ottawa, pour influencer des projets de loi sur le droit d'auteur et le piratage. OEuvre utile pour ce chercheur.

Mais à la fin, The Man a gagné. WikiLeaks agonise, privé de son financement, caricaturé comme un grand danger...

Le hic, c'est que le mouvement en faveur de la transparence, lui, ne mourra pas, en cette époque où des milliers de documents peuvent être copiés sur un CD.

Le hic, c'est que d'autres groupes, moins raisonnables que WikiLeaks, pratiquent l'évangile de la transparence. De façon plus radicale. Je pense à Anonymous, par exemple, célèbre pour sa persécution de l'Église de scientologie.

Ces pirates-là ne font pas dans la dentelle.

Je ne dis pas que c'est bien ou mal.

Je dis que The Man, un jour, pourrait en venir à salement s'ennuyer de WikiLeaks.