Pierre-André Daignault habite dans un rang, un de ces rangs agricoles parsemés de fermes et de petits comptoirs où on peut acheter du maïs, des fraises, des carottes et même du cantaloup. Derrière la maison de M. Daignault, il y a ses serres et ses terres, où il fait pousser des salades, des légumes exotiques, des fleurs comestibles... Et des tomates.

Patrick Lagacé LA PRESSE

Ce sont les tomates de M. Daignault qui m'ont poussé à aller me perdre dans ce rang du 450. Je prétends (alerte à l'hyperbole) que les tomates de M. Daignault sont les meilleures de l'hémisphère nord.

Il avait l'air modérément sur ses gardes, semblait croire à une sorte de blague, cherchait peut-être l'équipe de Surprise sur prise dans les bosquets. Un gars de La Presse qui monte à Blainville pour parler de tomates? Vraiment?

«Ce n'est qu'à peu près 1% de notre production, vous savez...»

Je m'en fichais. Je voulais voir où poussent ces tomates de rêve, qui font passer toutes les autres, ou presque, pour de fades sphères rouges. Je les achète Chez Louis, au marché Jean-Talon. Elles sont là, dans un panier, sur le comptoir près de la caisse, petites, grosses, multicolores... Laides, bien souvent marquées de balafres brunes, là où la chair s'est fendue pendant la pousse.

Tu coupes une tomate de M. Daignault, et t'es surpris ce n'est pas comme couper une balle remplie d'eau. La tomate ne pisse pas partout sur la planche. Sa chair sucrée est ferme, riche, marbrée hier midi, la pulpe de ma tomate était rouge, blanc et jaune.

Et restez bien assis les tomates de Pierre-André Daignault goûtent... la tomate!

Pourquoi les tomates d'épicerie ne goûtent-elles pas comme vos tomates, monsieur Daignault?

«Quand on fait pousser des tomates, on fait des choix en fonction de plein de critères, m'a-t-il dit. Résistance aux maladies, productivité du plant, capacité de voyager, apparence... Tous ces facteurs entrent en ligne de compte.»

Le producteur veut une tomate fiable, qui va pousser vite. Le distributeur, lui, veut une tomate qui va résister au transport. Il choisira donc une tomate parfois loin d'être mûre pour l'expédier chez les détaillants. Métro et Provigo, les détaillants, veulent quant à eux une belle tomate ronde et lisse comme une balle de ping-pong, parce que le consommateur veut de belles tomates.

Le hic, avec tous ces critères? Le hic, je laisse M. Daignault le nommer...

«Le critère du goût, dans tous les critères exigés par les producteurs, par les distributeurs, par les détaillants et les clients, prend le bord.»

C'est quand même fantastique, quand on y pense, non? Les tomates vendues en épicerie ont beau être fades, tant qu'elles sont belles, ça va, on les achète. Ça devient la norme. Et c'est là le plus pernicieux de l'affaire des milliers de personnes doivent penser qu'une tomate, ça goûte la tomate Savoura...

M. Daignault ne veut pas lancer de tomates (désolé, trop facile) aux grandes surfaces. On trouve des produits frais formidables chez IGA, dit-il, des trucs exotiques, comme des pitayas et une grande variété de champignons. «Avant, c'était inconcevable.»

Il y a peut-être de l'espoir, donc, mais ne retenez pas votre souffle. Le modèle agroalimentaire industriel étant ainsi fait, ce n'est pas l'été prochain que les zébrées vertes, Yellow German, Aunt Ruby's et autres Lemony vont se retrouver en solde dans la circulaire de votre géant de la bouffe préféré...

Mais ça va la firme de Pierre-André Daignault, Les Jardiniers du chef, vit sa vinaigrette en écoulant ses produits dans des fruiteries et dans des restos de Montréal et de Québec. Quatorze employés, une production à l'année, des produits spécialisés M. Daignault vit bien sans les géants.

La visite des serres tirait à sa fin. M.Daignault, après m'avoir fait goûter des tomates miniatures sucrées comme des bonbons, s'est lancé dans un éditorial qui n'en était pas un, sans éclat de voix, sans indignation.

«L'industrie crée le goût. Les gens s'habituent à ce qu'il y a sur le marché. Ils ne peuvent pas savoir ce qu'ils ratent. Quand ils mangent du melon qui ne goûte pas grand-chose, peu sucré, ils ne savent pas qu'il y a d'autres types de melon...»

C'est vrai pour les tomates, c'est vrai pour les melons.

Le plus effrayant? C'est vrai pour tout, absolument tout.