Qu'est-ce que ça prend pour qu'un ministre des Transports, au Québec, démissionne? C'est la question que j'ai posée à Sam Hamad, titulaire du poste dans le gouvernement de Jean Charest. M. Hamad a répondu à côté de la question, en bon élève de «spécialistes» des relations publiques.

Publié le 2 août 2011
Patrick Lagacé LA PRESSE

Au fond, il n'y a aucune chance que Sam Hamad démissionne pour ce désastre de l'A720: il n'y a eu aucun mort. Après tout, le viaduc de la Concorde a tué cinq personnes, quand il s'est écroulé, en 2006. Et le ministre de l'époque n'a pas démissionné.

Mais c'est correct: nous vivons dans une province où, quand un autobus mal entretenu aux freins défectueux est impliqué dans un accident qui tue 44 personnes, on refait la côte. C'est toujours la faute à «pas de chance»...

M. Hamad, hier, a donc répondu à côté de ma question et de celles de mes collègues, dans un point de presse aux allures de combat de boxe. Depuis 48 heures, il se cachait Dieu sait où, envoyant des non-élus - une relationniste du Ministère, puis sa sous-ministre - faire son job.

Devant les journalistes, il a fait ce que tout bon politicien moderne fait: utiliser les questions comme tremplin pour présenter ses lignes de défense (sans rapport avec les questions). Sa ligne de défense la plus surréaliste: il insinue que tout cela est la faute de l'entrepreneur privé qui fait des travaux dans le tunnel. Du même souffle, Sam Hamad nous dit qu'il faut attendre les résultats de l'enquête. On attend les résultats ou pas?

Remarquez, c'est le même ministre, dimanche, qui nous disait sans rire, devant les lieux mêmes du désastre, que «toutes les routes ouvertes à la circulation sont sécuritaires». Paroles désormais célèbres...

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Avouez que pour un élu, la présence du privé dans le décor est une carte absolument fantastique, en cas de désastre: «Ce n'est pas ma faute, c'est celle de l'entrepreneur!» Et comme à peu près tout ce qui se bâtit, côté routier, l'est par le privé, ben, Sam Hamad n'est responsable de rien. Il n'est que le ministre après tout.

Les gouvernements se cachent toujours derrière la nécessité du secret pour cacher des choses au public. Ainsi, le ministère des Transports refuse, depuis plusieurs mois, de rendre publics les rapports d'inspection des infrastructures routières du Québec. Prétexte: cela nuirait au jeu de la concurrence, dans d'éventuels appels d'offres pour l'entretien de ces infrastructures. La belle excuse, toi!

Il faut vraiment être somnambule pour prétexter le jeu de la concurrence: depuis trois ans, les médias donnent de sérieux indices de collusion entre certains joueurs qui gagnent des contrats d'infrastructures publiques!

Hier, Sam Hamad a été moins que clair en promettant que ces rapports d'inspection seraient rendus publics. Il a parlé de le faire en temps et lieu, au cas par cas. Il faut dire que M. Hamad parle une langue cousine du klingon, il est parfois difficile à comprendre. En tout cas, on était loin d'une promesse claire.

Or, qui paie ces foutues infrastructures? Les Québécois.

Qui utilise ces infrastructures? Les Québécois.

Qui ne connaîtra pas l'état de santé de ces infrastructures, parce que ça pourrait nuire au privé? Eh oui, vous avez deviné: les Québécois!

Josée Boileau, du Devoir, a bien résumé cette arnaque, dans un édito épique, publié hier: «Encore le sens des responsabilités de l'État qui s'efface au profit de jeux économiques où l'intérêt public n'a aucune place.» Au-delà de la question de la démission de Sam Hamad, c'est cette démission-là qui est vraiment scandaleuse: celle de l'État.

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Personnellement, je ne crois plus les paroles de Sam Hamad. Je veux voir de la documentation. Je ne crois pas Sam Hamad sur parole quand il nous dit qu'après le rapport d'inspection du tunnel, en 2008, son ministère a fait tous les travaux de correction nécessaires. Je veux voir des documents qui prouvent ces dires. Quand ces travaux ont-ils été faits? Par qui? Pendant combien de temps?

Je ne le crois pas non plus, M. Hamad, quand il nous dit que les infrastructures routières du Québec sont sécuritaires. Je suis certain que la majorité l'est. Mais toutes? Si c'était vrai, ces fameux rapports d'inspection seraient là, sur le web, pour que chacun les consulte. Mais ils ne sont pas là. Je soupçonne que c'est parce qu'en concurrence avec la quiétude publique, il y a la quiétude politique.

Rappelez-vous, il y a un mois, la saga du pont Champlain, très semblable à celle qui nous occupe avec le tunnel de l'autoroute Ville-Marie. Après avoir assuré que le pont était sécuritaire, le ministre Lebel a été contredit par un rapport d'inspection d'une firme de génie retenue pour en faire le bilan de santé. Un mensonge, pur et simple.Après, nos élus se demandent pourquoi les gens sont cyniques vis-à-vis de la classe politique. C'est simple: celle-ci tolère les déficits de vérité.

TOUCHER - Est-ce que je suis fier d'avoir mis la main sur l'épaule de l'attaché de presse de Sam Hamad pour le repousser? Non. J'aurais été encore moins fier s'il s'était agi d'une vraie taloche, ce qui n'est absolument pas le cas. Mais ce que les images diffusées à la télé ne montrent pas, c'est que le même attaché de presse, alors que mon collègue André Noël tentait de poser une question, lui a fait la même chose: André s'en est plaint vivement. Fâché, j'ai agi spontanément: je n'aime pas quand un attaché de presse joue des bras avec mes collègues reporters pour «sauver» son ministre. C'est un vilain défaut, je m'en excuse.