Vers 14, 15 ans, à l'âge où les hormones commencent à tenailler les tripes des adolescents, je me souviens même de m'être demandé sérieusement si je n'allais pas me mettre en brouille avec le p'tit Jésus si je m'avisais de faire des guiliguilis avant un (hypothétique) mariage.

Publié le 18 juill. 2011
Patrick Lagacé LA PRESSE

Le doute quant à l'existence de Dieu m'est venu au cégep. Sans blague. Je sais bien que le cégep a mauvaise presse, dans certains cercles. Personnellement, j'ai adoré mes deux années de sciences humaines. C'est en philo à Montmorency, grâce à un prof - Desjardins, je crois -, que j'ai commencé à douter. C'est Albert Camus qui a scellé ma relation au catholicisme et m'a converti à l'athéisme. Était-ce en classe de philo ou en français? On s'en fout. Le fait est que le cégep a mis La Peste dans mes pattes.

Le narrateur de La Peste nous informe, dans son style dépouillé, quasiment désincarné (mais c'est un leurre, rien n'est désincarné dans l'oeuvre de Camus), que ce fléau du Moyen-Âge a frappé Oran, ville portuaire d'Algérie. Le récit nous présente le combat de quelques hommes conscrits pour combattre cette épidémie, un mal absurde qui met la ville en quarantaine.

Il y a Rieux, le médecin. Taciturne, tout à sa tâche. C'est le héros, un athée. Tarrou, étranger à la ville, qui épaule Rieux. Rambert, le journaliste parisien, que l'amour pousse à tenter de briser la quarantaine. Castel, un vieux médecin. Grand, le fonctionnaire pathétique. Othon, le juge. Et il y a Paneloux, le prêtre jésuite. La Peste oppose Rieux et Paneloux dans la réponse à donner au mal.

Pour Rieux-Camus, c'est simple. Le mal est là, il faut le combattre, trouver un remède. Pour Paneloux, le mal est l'occasion, si je peux résumer un peu grossièrement, d'une certaine rédemption. De gagner son ciel. Paneloux, c'est le company man de Dieu, pour qui la souffrance n'est pas nécessairement une mauvaise chose.

Dans mes premières lectures, je voyais La Peste comme le combat romantique d'un homme contre Dieu et contre un monde insensé. Mais bizarrement, en vieillissant, j'ai acquis une sympathie pour ce Paneloux. Parce que Camus ne fait pas de lui un monstre. Toute la finesse du livre est résumée dans cet échange, qui survient peu après la mort d'un enfant dans d'atroces souffrances:

Paneloux: «Cela est révoltant parce que cela passe notre mesure. Mais peut-être devons-nous aimer ce que nous ne pouvons pas comprendre.»

Rieux: «Non, mon père. Je me fais une autre idée de l'amour. Et je refuserai jusqu'à la mort d'aimer cette création où des enfants sont torturés.»

Paneloux, en référence à la mort de l'enfant: «Ah, docteur, je viens de comprendre ce qu'on appelle la grâce.»

Rieux: «C'est ce que je n'ai pas, je le sais. Mais je ne veux pas discuter cela avec vous. Nous travaillons ensemble pour quelque chose qui nous réunit au-delà des blasphèmes et des prières. Cela seul est important.»

Rieux, qui, apprend-on plus loin, n'éprouve de solidarité qu'avec les vaincus. Un peu, beaucoup comme Camus, qui prenait toujours le parti des victimes de l'Histoire, qui ne mettait jamais son fauteuil dans le sens de l'Histoire. Ce qui lui a valu le mépris éternel de Sartre: il avait osé condamner la dictature communiste soviétique...

«Je n'ai pas de goût, je crois, pour l'héroïsme ou la sainteté, dit Rieux à Tarrou, vers la fin du livre. Ce qui m'intéresse, c'est d'être un homme.»

Dieu, donc. J'avais 18 ans, je commençais à me dire que croire en Dieu, c'était l'équivalent de croire au tonnerre. Arrive le cégep. Arrive ce cours de philo, ou de français. Arrive La Peste, page 121, où Rieux dit encore à Tarrou: «Mais puisque l'ordre du monde est réglé par la mort, peut-être vaut-il mieux pour Dieu qu'on ne croie pas en lui et qu'on lutte de toute ses forces contre la mort, sans lever les yeux vers ce ciel où il se tait.»

C'est là, à la page 121, que j'ai pris le bord des hommes.

DIEU, ENCORE - Bizarre bouquin: Dieu en personne. Une bande dessinée. Ne riez pas: le genre BD a depuis longtemps transcendé Astérix et Lucky Luke. Au coeur du récit de Marc-Antoine Mathieu: l'existence de Dieu, bien sûr, à l'heure du marketing et des engins de recherche qui «savent» tout. Irrésistible.