The King's Speech est un film formidable. L'histoire d'un roi bègue, George VI, qui surmonte son handicap juste à temps pour livrer à ses sujets un discours inspirant expliquant pourquoi la Grande-Bretagne doit faire la guerre aux nazis.

Patrick Lagacé LA PRESSE

La première scène montre le prince Albert -le futur George VI- en train de prononcer un discours à l'Exposition de l'Empire britannique, au stade Wembley, en 1925. Bijou de malaise cinématographique. Chaque mot de son discours est pour lui un croc-en-jambe.

Entre en scène un orthophoniste autodidacte, Lionel Logue, qui épaulera le prince. Relation difficile. Mais à force de courage et de détermination, le prince affronte son bégaiement. Son père, George V, meurt. Son frère, David, devient le roi Édouard VIII mais abdique un an après, par amour pour une Américaine dévergondée qu'il souhaite épouser.

Qui hérite de la couronne britannique, à son corps défendant, alors qu'Hitler prépare le saccage de l'Europe ?

Eh oui! Ce bon Bertie, qui devient le roi George VI en 1936.

Le film nous montre un Churchill qui sert discrètement de mentor au prince Albert alors qu'il est clair que son frère, le roi Édouard VIII, ne pourra être à la fois le chef de l'Église d'Angleterre ET le mari d'une Américaine divorcée deux fois.

La scène finale est une perle d'émotion. Sur les ondes de la BBC, George VI explique aux Britanniques et aux peuples des dominions de l'Empire pourquoi Hitler doit être stoppé. Lionel Logue est dans la cabine, avec Bertie, qu'il guide à travers chaque syllabe de ce discours crucial.

Ce discours est une victoire sur le bégaiement. Grâce aux mots du courageux souverain, la nation est galvanisée. Hitler n'a qu'à bien se tenir. THE END.

Quel film. Quelle finale. Quel roi. L'Histoire a écrit un scénario pour Hollywood.

Petit hic: cette histoire est fausse.

Dans le réel, le prince Albert Frédérick Arthur George, dit Bertie, avait surmonté son handicap en 1927. Dans le réel, Lionel Logue a bel et bien aidé Bertie à vaincre son bégaiement et, plus tard, à se préparer à des discours importants.

Mais The King's Speech a déplacé de 10 ans la relation d'Albert avec Logue, pour la faire coïncider avec la crise dynastique de 1936 et la déclaration de guerre de 1939. Rien que ça!

C'est donc Hollywood qui récrit un scénario pour l'Histoire.

Autres faussetés recensées par des journalistes britanniques:

> David n'était pas au chevet de son père quand le vieux roi est mort, contrairement à ce que montre une scène importante du film. Il était en safari en Afrique. Averti de la mort imminente de son souverain de paternel, il a refusé de revenir à Londres;

> Ce bon Bertie n'était pas le rempart indéfectible du monde libre contre le nazisme. Il a au contraire soutenu les partisans de l'apaisement devant Hitler, jusqu'à l'agression polonaise;

> Churchill n'était pas le discret mentor du prince Albert, au contraire. Il avait suggéré à Édouard VIII, qui avait des sympathies hitlériennes (gommées dans le film), de ne pas abdiquer.

Mais bon, calé dans le fauteuil du cinéma, j'ignorais ces libertés prises avec l'Histoire. Comme un con, j'ai cru à ce film historique.

Je sais, je sais. Ce n'est pas la première fois qu'Hollywood triche avec l'Histoire. Mais à ce point? Ayoye! Je veux bien croire que «le vrai est un moment du faux», comme l'a notamment décrété Guy Debord dans sa critique de la société du spectacle, mais tant qu'à y être, pourquoi ne pas avoir montré Churchill et George VI en train de s'envoyer des messages textes avec leur iPhone?

Mon malaise, c'est que, dès le lancement du film, les «libertés» qu'on a prises avec l'Histoire pour The King's Speech étaient connues. Ça n'a pas empêché le film d'être un succès explosif: des recettes de 200 millions de dollars, au bas mot. Ça n'a pas empêché le film d'être en nomination pour 12 Oscars et d'en rafler 4 (meilleurs film, acteur, scénario et réalisateur).

Mon malaise, c'est que ce film est faux. La chose est connue, mais on s'en fiche. Au-delà d'un film à succès, ça pose la question de notre rapport à la vérité.

Quand WikiLeaks s'est mis à montrer que les rois sont nus, l'automne dernier, un tas de gens ont pourfendu cet exercice de transparence même s'il montrait que nos gouvernements nous mentent en pleine face, qu'ils disent publiquement le contraire de ce qu'ils murmurent dans les câbles diplomatiques.

Plus près de nous, Bev Oda, ministre conservatrice, a manifestement et stupidement menti à la Chambre des communes, une faute grave.

Qu'ont montré les sondages?

Que le public s'en balance. Ce n'est pas un enjeu pour le public.

Bref, du cinéma à la politique, nous nous accommodons très, très bien du mensonge. On a raison de nous prendre pour des cons.

Ce qui me fait penser: je vous souhaite une excellente campagne électorale fédérale.