Voici trois histoires bien de notre époque. Des histoires du XXIe siècle.

Publié le 1er mars 2011
Patrick Lagacé LA PRESSE

La première, c'est l'histoire d'un homme assis dans un café parisien. Il regrette que tous les Juifs n'aient pas été gazés. Il dit son admiration pour Hitler. Le sale con est ivre et il est célèbre. Mais surtout, surtout, il est filmé par la caméra d'un téléphone cellulaire.

C'est ce qui est arrivé à John Galliano, excentrique designer de mode britannique. La vidéo a été déterrée par un tabloïd londonien dans la foulée d'un esclandre attribué à Galliano, où il aurait vomi justement sur les Juifs, à Paris. Esclandre qui n'a pas été filmé.

La vidéo fait le tour du monde et embarrasse la maison Dior, qui emploie Galliano.

La seconde, c'est celle de deux flics qui dorment dans leur voiture de patrouille. Un citoyen outré décide de les filmer en plein délit de sommeil durant les heures de travail.

C'est ce qui est arrivé à deux agents de la Sûreté du Québec, la semaine passée, en Mauricie.

La vidéo fait le tour du Québec et embarrasse la SQ.

La troisième est encore une histoire de flics. La séquence, encore, est floue. Ils sont quelques-uns, dans la neige, à tenter de maîtriser un type. C'est brutal, bien sûr. La foule conspue la police. D'autres agents arrivent. L'un d'eux envoie quelques taloches sur la gueule d'un témoin qui peste contre les policiers.

C'est ce qui est arrivé à des policiers d'Ottawa, à la fin du mois de janvier.

La vidéo fait le tour du Canada et embarrasse la police d'Ottawa.

Trois histoires bien de notre époque. Trois histoires qui me réjouissent. Trois histoires qui me font peur.

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C'est toujours réjouissant quand un sombre idiot se fait prendre les culottes baissées, en flagrant délit de racisme ou de brutalité constabulaire. C'est la partie réjouissante de ces histoires de citoyens qui filment des agressions, des exactions, des taloches, des esclandres.

«Nous entrons dans un monde où les secrets seront de plus en plus difficiles à cacher» a dit en 2006 l'auteur Jamais Cascio, de la société Open the Future. La prolifération des caméras dans nos cellulaires, disait-il, va permettre de diffuser toutes sortes de torts et de maux qui, jusqu'ici, demeuraient cachés.

Ce qui est rigoureusement vrai. Mais, en même temps, cette prolifération fait de chacun de nous un maillon essentiel de la société Big Brother, où chaque geste est susceptible d'être filmé et diffusé.

Et c'est là que j'ai peur, quand nous marchons sur «cette ligne entre la transparence et la surveillance», comme m'a dit le professeur André Mondoux, sociologue à l'École des médias de l'UQAM.

Prenez ce jeune homme qui a filmé des flics de la SQ en plein délit de sommeil matinal, dans leur voiture de patrouille, sur l'Autoroute 40. Ce qui m'a scandalisé, c'est le réflexe autoritaire du policier, quand il sort de son auto, et qu'il demande à voir le permis de conduire du cinéaste.

Je ne suis pas scandalisé de savoir que deux flics «dormaient» dans leur auto. Parce que je ne connais pas le contexte. Parce que l'image est floue.

Étaient-ils, ces deux agents, simplement assoupis?

Avaient-ils passé la nuit à répondre à des appels, à sauver la veuve et à venger l'orphelin?

On ne sait pas. On ne connaît pas le contexte. Comme dit le prof Mondoux: «Il n'y a plus de synthèse, il n'y a que des témoins.»

En tout cas, pour quelqu'un d'«endormi», j'ai trouvé que l'agent qui était au volant s'est réveillé assez rapidement, merci. Mais je m'éloigne...

Le hic, c'est qu'il y a une gradation dans la connerie. Et dans le totem de la connerie, deux flics qui «dorment», peut-être à la fin d'un quart de nuit dont nous ignorons tout, c'est tout près du sol. Ce n'est pas le sommet du totem, comme de dire son admiration pour Hitler.

Ça ne vous fait pas peur, vous, cette époque où nous sommes tous - TOUS - à un clic de voir nos bêtises révélées à l'univers? Moi, si.

Je pense à une bêtise, commise il y a quelques années. J'ai engueulé, très publiquement, très vertement, un sombre idiot. Si la séquence avait été diffusée, sans contexte, dans la petite fenêtre de la visionneuse de YouTube, j'aurais eu l'air de quoi? J'aurais eu l'air aussi fou qu'un flic pris en flagrant délit de sieste dans son char...