On savait déjà que Jean Tremblay est un ami personnel de Jésus. On sait désormais qu'il est affligé d'un complexe messianique de calibre olympique.

Patrick Lagacé LA PRESSE

«C'est probablement la première fois de l'Histoire qu'un maire est arrêté de faire la prière et est puni pour l'avoir récitée», a pompeusement lancé le maire de Saguenay, hier. Le Tribunal des droits de la personne du Québec vient en effet d'ordonner à la Ville de Saguenay de cesser la prière avant les réunions du conseil municipal et de verser 30 000$ à un citoyen qui s'était élevé contre cette pratique, au nom de sa liberté de conscience et de religion.

Le maire savait pourtant ce que le Tribunal pensait de la prière à l'hôtel de ville depuis la décision touchant la Ville de Laval, où Jésus est aussi une inspiration pour le maire Vaillancourt et ses conseillers. Il savait que le Tribunal estime que la prière n'y a pas sa place.

Quand un citoyen athée particulièrement zélé, Alain Simoneau, invoquant le jugement sur le cas la prière lavalloise, a demandé au maire de cesser la prière, ce dernier a préféré croire que ce qui s'appliquait à Laval ne s'appliquait pas à Saguenay, où la population «est plus homogène». Méchant argument juridique (écrapoutillé par la juge)!

Jean Tremblay, tel Moïse, a cru pouvoir séparer les eaux jurisprudentielles. Pauvre de lui! Il est tout mouillé, ce matin.

Le maire Tremblay ne semble pas vivre sur Terre. À preuve, cette déclaration, il y a un an, où il a expliqué son «combat» pour la prière: «Ce combat-là, je le fais parce que j'adore le Christ. Quand je vais arriver de l'autre bord, je vais pouvoir être un peu orgueilleux. Je vais lui dire: "Je me suis battu pour vous; je suis même allé en procès pour vous." Il n'y a pas de plus bel argument.»

Ouf.

On croirait entendre les élucubrations d'un élu créationniste de l'Arkansas qui mêle Noé à un débat sur une usine de filtration d'eau.

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Le jugement de Michèle Pauzé est sans pitié pour les arguments de la Ville de Saguenay et de son maire. Au sujet de la prétention de l'avocate de Saguenay, pour qui c'est le maire qui fait l'objet de discrimination, la juge écrit: «Il y a là confusion entre la liberté individuelle des membres du conseil municipal et le devoir de neutralité qui découle obligatoirement de leurs fonctions et de l'institution publique qu'ils représentent.»

Puis, la juge écrase la prétention de l'avocate de Jean Tremblay sur le droit à la liberté de conscience et de religion du maire lui-même: «La présente affaire ne porte nullement sur la liberté individuelle de religion de M. Tremblay, mais plutôt sur l'effet potentiellement discriminatoire qui découle de la récitation de la prière et de la présence de symboles religieux au conseil municipal de la Ville de Saguenay.»

Selon le principe de la neutralité religieuse de l'État, soutenu par un droit «limpide», une municipalité ne peut pas favoriser une religion au détriment d'une autre, écrit encore la juge. La récitation de la prière ne respecte pas cette neutralité et compromet le droit à la liberté de conscience de M. Simoneau. Quant à l'argument de la «tradition», la juge note que la prière n'est récitée que depuis 2002, année de la création de la Ville (fusionnée) de Saguenay.

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Dans sa conférence de presse, le maire Tremblay a déclaré qu'un tel jugement n'aurait jamais été possible «dans une province anglaise». Bullshit: il devrait lire le jugement Pauzé, pages 52 et 53, qui cite des décisions de tribunaux visant des prières catholiques... en Ontario.

Jean Tremblay se pose en martyr et promet de défendre «nos» valeurs à «nous», les «Canadiens français». Il promet de porter le jugement en appel. Au moins, il ne le fera plus avec le fric des bonnes gens de Saguenay. Il sollicite des dons.

Jean Tremblay est un homme fougueux qui n'aime pas être contredit publiquement. On sent rapidement son impatience quand il est forcé de se justifier. Par les journalistes de sa région, par exemple, qui osent lui poser des questions défiant son autorité.

C'est cet homme-là, je crois, qui n'a jamais pu envisager un recul ou un compromis quand il a été défié sur la prière.

Je peux me tromper - je ne suis pas infaillible -, mais je soupçonne que l'entêtement de Jean Tremblay a au moins autant à voir avec son côté p'tit coq qu'avec sa vibrante amitié avec le Seigneur. Peut-être même plus.

Son indignation théâtrale, hier, était une autre manifestation de cet orgueil, salement mis à mal par la fessée de la juge Pauzé. C'est un athée qui vous le dit, monsieur le maire: l'orgueil est un péché capital.