Bien sûr, le climat politique aux États-Unis est toxique. Il y a une violence dans l'air qui rappelle 1968, quand Martin Luther King et Robert F. Kennedy ont été tués, à deux mois d'intervalle, sur fond de paranoïa redneck entourant les droits civiques des Noirs.

Patrick Lagacé LA PRESSE

Bien sûr, la paranoïa actuelle, nourrie à grands barils de vitriol par les excités du Tea Party comme Sarah Palin, par les menteurs de Fox News comme Glenn Beck, débouche sur ce climat toxique dont tous les commentateurs parlent, depuis que Jared Lee Loughner a tiré sur 20 personnes, en tuant 6, samedi matin, à Tucson, Arizona.

Bien sûr, c'est dangereux quand une Sarah Palin utilise les métaphores guerrières pour motiver ses troupes, pendant les élections de mi-mandat. Quand elle les incite à «recharger», dans le combat politique contre les progressistes. Recharger, comme dans «recharger» son gun. C'est voulu...

Bien sûr, c'est encore dangereux quand la même Palin, maman grizzly du Tea Party, «cible» 20 élus démocrates à battre, en plaçant sur leurs districts électoraux un réticule de visée pareil à celui qu'un tireur voit, dans la lunette de son fusil. Gabrielle Giffords, démocrate abattue samedi, était une des 20 cibles figurant sur l'affiche de Mme Palin.

Dangereux, parce que ça peut inciter un fêlé, quelque part dans ce pays qui compte 200 millions d'armes en circulation, à passer à l'acte.

La question, c'est de savoir si Jared Lee Loughner, de toute évidence un fêlé, s'est inspiré de la violence du discours paranoïaque des Beck et des Palin pour passer à l'acte, samedi.

J'en doute.

Ses messages, sur YouTube, sont autant de brochettes de déclarations sans queue ni tête, d'élucubrations sur le contrôle gouvernemental des esprits (par la grammaire, entre autres), sur le fait que chacun peut être le trésorier de sa propre devise (?) et sur sa définition (incompréhensible) de «terroriste».

Ceux qui ont connu Loughner témoignent d'un type troublé. Et troublant: le collège qu'il fréquentait l'a expulsé, l'automne dernier, à cause de son comportement imprévisible et menaçant. On lui a suggéré de passer des examens psychiatriques s'il voulait être réadmis.

Bref, je trouve que depuis samedi, le «climat toxique» a le dos large en maudit.

J'aimerais qu'on parle des armes autant que du fameux climat toxique. On compterait 200 millions d'armes chez nos voisins du Sud. Pour 300 millions de personnes. Enlevez enfants, bébés, prisonniers et vieillards invalides: ça fait beaucoup de guns au pied carré, ça...

C'est ainsi que chaque jour - chaque jour! -, 35 personnes sont tuées par une arme à feu aux États-Unis (suicides exclus).

Acheter une arme, aux États-Unis, n'importe quelle arme, même un fusil mitrailleur, est d'une facilité déconcertante. Je parle ici d'acheter légalement une arme. Même pas de l'achat dans le marché noir...

Tout ça grâce au deuxième amendement de la Constitution, qui garantit aux Américains le droit de porter des armes. Un droit farouchement défendu par la National Rifle Association, riche et puissant lobby qui nous répète que ce sont les gens, pas les armes, qui tuent.

Mais quand les fous peuvent tuer, en achetant facilement des armes, ça donne quoi?

Ça donne des tueries comme celle de Tucson.

Ça donne 35 personnes assassinées chaque jour. Ça donne 13 000 personnes assassinées chaque année.

Ça donne des Virginia Tech, des Columbine, des massacres grands et petits, ponctuels, dans des écoles, des restos ou des bureaux de poste du pays industrialisé où il se commet le plus de meurtres annuellement.

C'est aussi ça, le droit constitutionnel de porter un fusil semi-automatique, une Kalachnikov si ça vous chante. Jean-Paul Dubois, dans L'Amérique m'inquiète: «L'Amérique est bouffie de crosses, obèse de ces abdomens corsetés dans de la lingerie pour culasses. Ce pays est un gigantesque holster.»

Fichez-moi la paix avec le climat toxique. Le problème, c'est l'accès aux armes. Le problème, c'est le kid de 22 ans qui s'achète un semi-automatique Glock 19, avec 31 balles dans le chargeur, aussi facilement qu'on achète un livre de cuisine sur Amazon.com.

Le problème, c'est que le fou a toujours, dans sa tête, une excellente raison d'utiliser son gun. Sa femme l'a laissé. Son boss l'a congédié. L'ONU veut imposer un gouvernement planétaire. Les profs de son ancienne polyvalente le persécutaient. Qu'importe.

La macabre ironie, dans le drame de Tucson?

Giffords, parlementaire abattue samedi, était totalement en phase avec son État, l'Arizona, un des plus permissifs quant au port d'armes. Elle était, comme on dit là-bas, une strong gun advocate. Elle était opposée, par principe, au contrôle des guns.