Le Québec, on le sait, est béni des dieux: ses politiciens ne se font à peu près jamais passer des menottes. Aux États-Unis, les politiciens ne sont pas aussi chanceux (ou propres): le FBI arrête régulièrement des élus pour des crimes de corruption. Ralph Marra, ancien District Attorney fédéral, a passé sa vie à poursuivre des représentants publics corrompus.

Publié le 18 nov. 2010
Patrick Lagacé LA PRESSE

«Mon premier cas était assez classique, raconte-t-il en entrevue. Un fournisseur de biens devait donner une ristourne de 10% à des élus en échange de contrats municipaux...»

Au bout du fil, de son bureau au New Jersey Sports and Exhibition Authority, où il est depuis peu vice-président aux affaires juridiques, je sens le profond dédain de Ralph Marra pour ces «public officials» qui osent solliciter du fric afin d'influencer des décisions ou des contrats.

«Écoutez, il n'y a aucune excuse! Ils n'ont pas droit à cet argent. C'est une trahison de leur lien avec le public. S'il y a un dilemme, il est du côté des fournisseurs à qui on dit qu'ils doivent payer, que ce soit sous forme de pot-de-vin ou de ristourne, pour faire affaire avec un organisme public.»

Ralph Marra a ainsi poursuivi, au fil des années, au terme d'enquêtes du FBI, le maire de Newark (la plus grande ville de l'État), celui de la ville de Hoboken, la mairesse adjointe de Jersey City, un juge qui promettait à des femmes d'annuler des constats d'infraction en échange de faveurs sexuelles, un ancien sénateur de l'Assemblée législative qui avait fait du trafic d'influence pour un hôpital en recherche de financement de l'État... Bref, Ralph Marra a passé sa carrière à chasser le filou.

* * *

En 2009, le FBI et le US Attorney's Office (USAO) du New Jersey ont annoncé l'arrestation de 60 personnes dans le cadre de l'opération «Bid Rig», après sept ans d'enquête dans des affaires de pots-de-vin et de ristournes versés à des représentants publics. La moitié des gens qui se sont fait passer les menottes par le FBI étaient des fonctionnaires ou des politiciens, maires, conseillers municipaux, state senators.

Même pour un État comme le New Jersey, abonné aux scandales du genre, surnommé le «Soprano State» du nom de la série télévisée, l'opération Bid Rig a décoiffé l'opinion publique. C'est Ralph Marra, au cours de l'été 2009, qui a expliqué aux citoyens de l'État l'ampleur de la magouille révélée dans cette opération.

Il y a plusieurs façons de coincer des élus et des fonctionnaires véreux, dit Ralph Marra. On peut lancer une enquête sur une dénonciation, on peut aller fouiller dans les documents internes d'une ville, d'une université, d'un comté. Mais un des meilleurs outils d'enquête reste un délateur.

«Pour Bid Rig, nous avions un agent source, quelqu'un que nous avions arrêté pour une autre affaire criminelle. Il disait avoir des contacts avec des représentants publics prêts à accepter de l'argent. Il a accepté de coopérer pour recevoir une peine moins lourde.»

Le FBI a donc pu filmer des échanges entre cet informateur et des représentants publics. Des demandes précises ont été enregistrées. Des échanges de fric ont été immortalisés à l'insu des élus et fonctionnaires corrompus.

«La meilleure preuve, c'est toujours l'enregistrement audio ou vidéo! C'est la preuve la plus forte qu'on puisse présenter devant les tribunaux: mettre les accusés devant leurs actes.»

Une des constantes dans les cas de corruption qui sont passés dans les griffes du procureur Marra, pendant 25 ans, c'est l'usage de cash. L'argent comptant, dans les affaires d'une ville, d'un comté ou de l'État, c'est toujours louche, dit-il.

«C'est hautement suspect. Je ne peux pas penser à une seule situation impliquant du comptant qui ne serait pas suspecte. Il n'y a aucune raison de demander du comptant, de payer comptant. Les gens qui utilisent du comptant espèrent une chose: ne pas laisser de traces. C'est LA façon de ne pas laisser de traces.»

Son meilleur conseil, si un élu, un fonctionnaire ou quiconque vous demande de l'argent pour lubrifier vos rapports avec un organisme public.

«Appelez la police. La corruption, c'est comme la mauvaise herbe dans un jardin. Il faut l'arracher.»

* * *

Ce que je retiens de ma conversation avec Ralph Marra, c'est qu'aux États-Unis, il y a une volonté politique de traquer les salopards qui travaillent dans le secteur public pour s'en mettre plein les poches.

«Ce qui est crucial, croit M. Marra, c'est qu'ici, aux États-Unis, le USAO possède une division entièrement consacrée à la corruption de représentants publics. Le FBI aussi. Nous mettons ainsi au point une expertise spéciale, nous partageons de l'information. Ceux qui travaillent à combattre ce genre de corruption le font par vocation, je vous dirais.»

C'est peut-être pourquoi, chez nos voisins du Sud, un élu ou un fonctionnaire qui se fait passer des menottes, ce n'est pas de la science-fiction. Le système est-il sans faille? Non. Mais le FBI et le US Attorney's Office ont institutionnalisé la lutte contre les pommes pourries.

Mais bon, ça, c'est aux States! Heureusement, au Québec, nos moeurs politiques virginales font en sorte que nous n'avons besoin, pour surveiller les représentants publics, que d'une escouade policière créée à la va-vite dans la foulée de révélations médiatiques probablement sensationnalistes...