Je vous ai déjà parlé, je crois, de Harry G. Frankfurt, professeur de philo à Princeton et auteur d'un essai aussi court que percutant sur la bullshit. Oui, la bullshit: discours qui méprise la vérité, nous dit Frankfurt, mais qui n'est pas nécessairement faux...

Mis à jour le 14 août 2010
Patrick Lagacé LA PRESSE

Eh bien, quel été de bullshit nous avons eu, mes amis!

Prenez l'affaire du questionnaire long du recensement canadien de 2011.

Car avons-nous manqué, au cours des dernières années, les commissions d'enquête, les manifs et les grèves de la faim de Canadiens fâchés d'avoir à répondre à un questionnaire de recensement?

Non.

En soi, cette affaire est donc pure bullshit. Voici une crise qui n'existait pas. Que les conservateurs ont provoquée.

Mais dans la crise-bullshit, un homme se pointe et en vient à incarner la politique-bullshit. C'est Maxime Bernier. Oui, le coloré député conservateur de Beauce, réélu avec une majorité de type nord-coréenne, malgré son exil en Sibérie politique à cause de la Julie que l'on sait. Lui.

Donc, Maxime Bernier apparaît dans le débat sur le questionnaire long. «Quand j'étais ministre de l'Industrie, sachez que j'étais aux premières loges de la grogne populaire face au questionnaire long du recensement.»

«Je recevais, dit-il, 1000 courriels de plainte par jour contre le recensement.»

Mille courriels! Par jour!

Tu lis ça, en tant que citoyen peiné par les aléas du monde et la fin de Virginie, et tu te dis: «Grands dieux, mais où étais-je pendant que le Canada au grand complet (1000 plaintes par jour!) se mobilisait?»

Et là, ça te revient. La poule. Cette fichue poule que tu élevais clandestinement dans la cour de ton appart de Rosemont. Voilà ce qui t'a détourné de l'essentiel. Maudite poule.

Mais revenons à M. Bernier. Vous devinez bien que les journalistes, ces fouille-merdes, l'ont défié. Vous devinez bien qu'ils lui ont dit: «Mille plaintes, vous êtes bien sûr, monsieur l'ex-ministre?»

M. Bernier a dû développer, un peu plus tard, sur son blogue. Et voici ce qu'il a dit: oui, bon, les courriels de plaintes étaient «de toute évidence» envoyés dans le cadre de campagnes de protestation organisées par des groupes d'intérêts.

Bref, ce dont parlait à l'origine M. Bernier était une de ces chaînes de lettres classiques dont sont inondés les députés. Un groupe de pression - disons, pour le fun, Canadians For Sarah Palin - demande à ses 10 000 membres d'envoyer la même lettre générique de protestation à tous les députés. Donc, un député peut recevoir 10 000 fois la même lettre de protestation.

L'histoire des 1000 plaintes par jour de Maxime Bernier n'est sans doute pas fausse. Mais la première fois que M. Bernier s'ouvre la trappe à ce sujet, il veut bien sûr insinuer que ces 1000 plaintes par jour ont plus de poids qu'une chaîne de lettres stéréotypées...

Il évoque bien sûr des milliers de citoyens qui, entre deux brassées de lessive et un épisode de La poule aux oeufs d'or, décident de protester contre le viol ignoble de leur vie privée par Statistique Canada au nom de Big Government et de se plaindre au ministre de l'Industrie...

Sauf que ce n'est ni vrai ni faux. M. Bernier, qui se présente comme un défenseur des «citoyens ordinaires», n'a pas menti.

Les élus, d'ailleurs, ne mentent plus. Ils bullshittent. M. Bernier le fait juste avec moins de talent que ses collègues...

Encore un peu de bullshit estivale? O.K. Attendez que je fouille dans mon calepin...

BP (la fuite est sur le point d'être colmatée).

Carey Price (gardien- d'avenir-du-CH).

Le remaniement ministériel de Jean Charest (faut-il vraiment que j'explique?).

Wyclef Jean (ce dont a besoin Haïti: un autre messie).

Axor, grande firme de génie québécois (oui, nous avons violé les lois sur le financement des partis politiques, mais ces lois ne sont pas claires!).

BP, encore elle, qui jure se soucier «des petites gens» (prochain job de Maxime Bernier: porte-parole de BP?).

En parlant de bullshit d'entreprise et de liquide brun, soulignons la contribution - magnifique - de Coca-Cola à cet été record de bullshit. La multinationale de l'hydratation sucrée qui fait roter est poursuivie au civil, aux États-Unis. On lui reproche d'avoir donné de fausses vertus santé à une de ses marques d'eau vitaminée.

L'eau s'appelle Vitamin Water. Eau, vitamine: ça dit tout, non? Ça dit que c'est bon pour la santé.

Mais Coca-Cola est poursuivie. Ses avocats ont accouché de cette défense-bullshit de calibre olympique (tenez-vous bien): «Aucun consommateur ne peut vraiment penser qu'une eau vitaminée est une boisson santé.»

Personnellement, je lis ça et je me dis que Me Marc Bellemare, quand il n'est pas occupé à cacher ce qu'il sait sur l'asphalte et les juges, est avocat principal à Coca-Cola U.S.A.

Puis il y a Georges Laraque.

Cet été, le hockey a lâché Laraque (pardon: Laraque a pris sa retraite). La bullshit se terre, même pas cachée, dans une déclaration du végétarien le plus célèbre du Québec (après mon ami Richard Martineau), quand on a annoncé qu'il devenait chef adjoint du Parti vert du Canada.

Laraque, voyez-vous, conduisait un VUS.

Oui, vous avez bien lu. Georges Laraque, chef adjoint du Parti vert du Canada, parti écologiste, possédait au moment d'être recruté un VUS, un véhicule symbole de la pollution automobile.

Laisse-moi deviner, Georges...

Un Hummer?

Mais en citoyen engagé et en exemple pour la jeunesse, Georges Laraque, chef adjoint du Parti vert du Canada, a promis de faire un sacrifice pour la nation (l'image est de moi): il va se débarrasser de son VUS.

Ce qui me fait penser à la page 55 de On Bullshit, de Frankfurt: «Quelqu'un ne peut mentir sans connaître la vérité. Produire de la bullshit ne demande pas tant de conviction.»