L'autre après-midi, dans le Nord, il y avait mon héritier qui gesticulait sur la banquette arrière. Je voyais ses bras s'agiter dans le rétroviseur.

Patrick Lagacé LA PRESSE

« Oui, héritier?

- Papa, papa! T'as oublié de mettre la chanson des Canadiens!»

J'ai prestement pitonné sur le iPhone pour faire tonner Le but, des Loco Locass, l'hymne officiel de ce printemps magique, trame sonore du délire collectif provoqué par la chevauchée surprenante du CH en séries.

 

Comme quand les gens criaient: «Guy! Guy! Guy!»

C'était en dépit du combat constant de la vie...

Ça leur donnait des forces...

Ils pouvaient bomber le torse...

Personnellement, j'écoute Le but, des Loco Locass, en boucle depuis une semaine, le poil des bras au garde-à-vous, complètement accro à la mélodie, aux images des héros du passé, aux rimes qui crépitent comme autant de pucks sur les bandes de bois d'une patinoire de parc municipal...

Sans oublier que le trio a inventé, avec son «Allez, allez, allez Montréal», une entraînante solution de rechange à «Go, Habs, go».

Je ne suis pas le seul à tripper sur Le but. Les radios de Montréal la font jouer à outrance. C'est Le but qui a servi de trame sonore à un montage hallucinant d'images du passé glorieux du CH, à la CBC, avant le septième match contre Pittsburgh.

Et Don Cherry, capitaine Canada, a publiquement encensé la chanson et les boys des Loco dans une chronique.

Surpris de voir Le but se retrouver à Hockey Night in Canada, Biz?

«J'avais l'impression, dit le leader de Loco Locass, d'être dans Alice au pays des merveilles, où tout est à l'envers!»

Mais quand ça va mal, quand on cale ou on dévire

Que j'voie pas un sale quitter le pont du navire

C'pas à matin - non! - qu'on accroche nos patins

Un Flying Frenchman, franchement, ça franchit sans flancher.

Les Loco ont mis deux ans à accoucher de cette chanson. Celle que le groupe a mis le plus de temps à écrire et à composer, note Biz. L'ambition des gars était de créer un hymne rassembleur, simple, mais pas simpliste. But: que Le but résonne dans les haut-parleurs du Centre Bell les soirs de match. Ça n'a jamais été le cas.

Le but a failli être lancée en 2008: «Si on avait battu les Flyers, on aurait sorti la chanson, dit Biz, qui va évidemment entonner la chanson vendredi soir, dans un spectacle au parc Jean-Drapeau. On l'a sortie en 2009, pendant la série contre Boston. Mais avec la défaite en quatre matches, elle est passée dans le beurre.»

Puis, en ce printemps où le Canadien joue les tombeurs de géants, Le but a été adoptée par les masses en délire. Un destin qui échappe désormais à ses créateurs: «Tu lâches une toune et c'est comme un enfant: elle vit sa vie.»

C'est plus qu'un sport:

c't'une métaphore de notre sort

C'est ça qui nous ressemble

C'est ça qui nous rassemble...

La seule allusion des Loco Locass, souverainistes déclarés, au destin national est le clin d'oeil à René Lévesque («Ben comme dirait René, à la prochaine fois!»). On est loin, très, très loin de Libérez-nous des libéraux, l'hymne anti-Charest lancé en 2004 par le trio.

Ça n'a pas empêché le Globe and Mail d'écrire vendredi dernier, un peu légèrement comme c'est son habitude quand il traite du Québec, que Le but est une chanson «aux accents souverainistes».

«C'est la chanson la plus rassembleuse de notre répertoire! dit Biz. Dans un contexte où nos élites se sont effondrées, où il n'y a plus de religion commune, la seule chose qui rassemble les Québécois, qui transcende les races, les sexes et les âges, c'est cette équipe-là.»

Biz est fier du destin du But, sur laquelle nombre d'anglos tapent du pied sans comprendre les paroles. Il cite son succès sur iTunes: elle s'est hissée au sixième rang la semaine passée. Hier: 29e rang, seule chanson francophone du top 100. Pas besoin, lance Biz, de chanter en anglais pour être aimé...

Peut-être que les Flyers vont mettre un terme au printemps de rêve du Canadien. Mais, dit le leader des Loco, personne ne pourra nous enlever ces deux séries contre Washington et Pittsburgh...

«Et Le but, c'est la trame sonore de ces deux séries?

- C'est pas à moi de le dire!»

Le peuple, en tout cas, a adopté la chanson. Et même l'organisation du Canadien, très entichée de chansons anglaises pour les matches, semble avoir succombé au virus du But. Petite victoire: le Canadien a appelé Biz pour lui dire que jeudi, au troisième match de la demi-finale, on pourra enfin entendre l'hymne des Loco.

Allez, allez, allez, allez Montréal!