J'ai mis deux minutes à me remettre du visionnement d'Enquête, à Radio-Canada, hier soir, qui révélait de nouveaux faits troublants sur l'industrie de la construction.

Mis à jour le 16 oct. 2009
Patrick Lagacé LA PRESSE

Depuis que Radio-Canada et La Presse multiplient les révélations scandaleuses sur les activités qui ont cours dans cette industrie, on sait que le contribuable se fait rouler.Depuis hier, on sait aussi que le contribuable se fait prendre pour un con. C'est ici qu'entre en scène Sylvie Saint-Jean, mairesse de Boisbriand, qui a volé la vedette dans la dernière partie de l'émission.

Je vous résume l'affaire. Lino Zambito est un entrepreneur, grand boss d'Infrabec, entreprise de construction. Zambito s'est retrouvé dans un restaurant avec la mairesse Saint-Jean et deux conseillers de l'opposition, Patrick Thiffault et Marlene Cordato. Cette dernière défie Mme Saint-Jean à la mairie.

Or, Zambito n'aime pas les élections, semble-t-il. L'entrepreneur tente de convaincre Thiffault et Cordato de ne pas se présenter. Pour éviter des élections!

Ses propos sont enregistrés. Et si vous avez une once d'idéalisme dans le corps pour la chose publique et pour la démocratie, ce que dit Lino Zambito donne envie de vomir.

"Moi, je suis là pour éviter des élections à Boisbriand, puis crisse, tout le monde garde leurs jobs [...] En bout de ligne là, faire un hostie de power trip de politiciens ou de politiciennes, on s'en va en campagne pour avoir le même calice de résultat. Pourquoi on regarde pas en avant pis voir ce qu'on peut bâtir ensemble, hostie?"

C'est déjà troublant qu'un entrepreneur, qui a remporté plus de 50% des contrats de Boisbriand depuis cinq ans (valeur: 50 millions), s'immisce aussi vulgairement (et je ne parle pas des jurons, M. Zambito) dans le processus démocratique.

Mais quand on sait que Mme Saint-Jean était présente à cette rencontre (qu'elle refuse de commenter), on nage carrément dans les eaux de la république bananière. C'est à se demander si la mairesse de Boisbriand - ville dont deux maires ont démissionné après des scandales, dans un passé récent - ne lave pas le véhicule de M. Zambito dans ses temps libres.

Une élue qui possède un milligramme de jugement se serait levée et aurait ordonné à Lino Zambito de sacrer son camp, quand il a commencé à tenter de convaincre Thiffault et Cordato de ne pas se présenter.

Elle ne l'a, stupidement, pas fait.

Nous ne sommes pas, ici, devant un cas très compliqué d'éthique municipale impliquant le beau-frère d'un élu qui posséderait une participation minoritaire dans une entreprise qui reçoit des contrats de la Ville.

Non. Nous sommes devant un entrepreneur qui tire des ficelles pour conserver un statu quo qui le sert très, très bien merci! Et il le fait devant la mairesse! Qui ne dit rien!

Si Sylvie Saint-Jean a encore de l'honneur, elle va démissionner. Aujourd'hui.

Une citation de Lino Zambito, enregistrée à son insu, me trouble: "Pourquoi on ne regarde pas en avant ce qu'on peut bâtir ensemble, hostie?"

On nous dit, dans toutes ces histoires de grands travaux, de Montréal à Boisbriand, que le plus bas soumissionnaire l'emporte, sur les contrats publics. Point. Affaire classée.

Pourquoi un entrepreneur se soucie-t-il alors de l'identité des gens qui se présentent au conseil municipal? Si ses soumissions sont les meilleures, il devrait gagner. Qu'importe l'identité de ces élus. Non? Suis-je naïf?

Que veut dire ce M. Zambito, dont l'entreprise a déjà fait cadeau d'un tracteur fort coûteux à un directeur général de la Ville de Saint-Laurent, cadeau qui a valu un congédiement et un casier judiciaire à ce DG, mais je m'égare; que veut dire M. Zambito, donc, quand il parle devant la mairesse de Boisbriand et deux conseillers de "bâtir ensemble"?

A-t-il besoin de main-d'oeuvre?

Je lis dans La Presse les histoires de Denis Lessard et d'André Noël. Je regarde les topos d'Enquête. Et je ne suis plus naïf. Il faut être idiot, désormais, pour être naïf devant certaines méthodes mafieuses de l'industrie de la construction au Québec.

On parle d'élus stupides et de fonctionnaires complices. On parle d'appels d'offres arrangés par le gars des vues. De claques sur la gueule à ceux qui défient le cartel des appels d'offres. De sabotage d'équipement. De Hells et de la mafia qui rôdent.

Ce serait seulement criminel si, en plus, le contribuable ne se faisait pas entuber en payant de 20 à 35% en trop pour faire construire des viaducs, des autoroutes, des usines de filtration. Bienvenue au Québec, qui commence à ressembler au pire de ce que l'Italie a à offrir, en matière de corruption.

Et pendant ce temps, à Québec, on dirait qu'un gaz anesthésiant flotte sur l'Assemblée nationale. Les ministres-clés touchés par ce mariage banditisme-construction font des déclarations inquiètes mais mièvres.

Et le PQ n'est pas exactement un modèle de pugnacité quand il pose des questions à ce sujet.

Le ministre de la Sécurité publique, Jacques Dupuis, nous jure qu'une enquête publique n'est pas nécessaire, pour l'heure.

Lit-il La Presse; regarde-t-il Radio-Canada, le jeudi, à 20h, coudonc?

Il devrait.