La semaine dernière, après une chronique dans laquelle je martyrisais le ministre Sam Hamad, celui-ci m'a passé un coup de fil.

Patrick Lagacé LA PRESSE

J'imagine qu'il a été vexé par ma chronique. Mais, professionnel jusqu'au bout des ongles, il fut un monument d'affabilité avec moi. Il veut même que l'on se rencontre, un de ces jours: M. Hamad veut me montrer qu'il n'a rien du politicien vaniteux que je décrivais dans ce papier.

 

«Oui, il y avait de l'enflure dans ma biographie, m'a-t-il dit. Mais il y avait de l'enflure, il faut en convenir, dans votre chronique aussi.»

En parlant d'enflure, M. Hamad, j'aimerais vous parler d'un truc...

C'est que, le 2 septembre, Sam Hamad, en entrevue au Journal de Québec, a dit quelque chose de stupéfiant qui a bouleversé - si, si, bouleversé - le Montréalais en moi. Sujet de l'entrevue: le fameux TGV qui pourrait relier Québec et Montréal à d'autres villes du continent.

Ce TGV est le yéti de la politique québécoise. On en parle depuis toujours, mais personne ne l'a jamais vu ou approché. Tout politicien provincial qui se respecte, au Québec, possède dans sa mallette un plan pour construire ce TGV.

Jean Charest en rêve, lui aussi. Ça se jase, ces jours-ci. Il y a un plan dans une mallette et, justement, ça ne se fera pas de notre vivant, mais tout le monde participe à la charade, même nous, les journalistes. C'est ce qui a mis une journaliste du Journal de Québec et M. Hamad sur la même trajectoire, récemment.

M. Hamad a vanté l'idée d'un TGV. Moins de distance entre les grandes villes, plus d'avenues de développement pour Québec. M. Hamad est député de la région de Québec, ministre de l'Emploi (et, depuis peu, du Travail) et ministre responsable de la région de la Capitale-Nationale. Jusqu'ici, rien à signaler.

Mais le ministre a cependant ajouté le truc stupéfiant dont je voulais lui parler. Il a dit, et je cite, que si le TGV voyait le jour, Québec allait en bénéficier à ce point: «On va manger Montréal.»

J'ai demandé à Sam Hamad dans quel casse-croûte il s'en allait avec cette déclaration. Au bout du fil, je dois dire qu'il faisait des bulles. Il a mis cette déclaration sur le compte d'une boutade sans importance.

C'est vrai. C'est une boutade.

Sauf que c'est une boutade révélatrice et symptomatique. M. Hamad est responsable de la région de la Capitale-Nationale, c'est vrai. Mais à titre de ministre du cabinet, il est ministre de TOUS les Québécois. Y compris de ceux qui composent la moitié de la population québécoise et qui habitent dans la région de Montréal.

Si M. Hamad a laissé échapper cette bêtise, je prétends que cela a plus à voir avec l'air du temps qu'avec une quelconque défectuosité dans son filtre de relations publiques, ce jour-là.

L'air du temps? Tout ce qui entoure ce nuage de mépris parfaitement acceptable qui plane sur la province: la petite haine tranquille de Montréal.

* * *

J'ai passé trois semaines, cet été, sur les routes du Québec, pour une série d'été, «Au bout du monde, P.Q.» De Radisson à Natashquan. J'ai adoré.

Mais c'est fou à quel point le Québécois se définit, dans son identité et quasiment dans son bonheur, par rapport à Montréal. C'en est vexant.

Je caricature, mais à peine: le Québécois moyen qui a un Montréalais sous la main ne peut pas lui montrer son bout de fleuve, son panorama montagneux, son village pittoresque en lui disant simplement: «C'est beau, hein?»

Non, il faut qu'il lui dise: «Ben plus beau qu'à Montréal, hein?»

Anecdotique, je sais bien. Mais on ne me fera pas croire que ce petit mépris ne se faufile pas concrètement dans le débat public. On ne me fera pas croire que Montréal, qui ne va pas bien, ne souffre pas de ce climat. Quand un ministre de Jean Charest raille Montréal ouvertement sans que cela ne soit même noté, c'est inquiétant.

Laurence Méthot est mairesse de Port-Cartier. Axor tente de construire un projet de mini-centrale hydroélectrique sur la chute des Quatorze-Arpents. La mairesse est pour. Mais les gens du quartier, consultés (dans un référendum organisé par... Axor!), ont rejeté le projet. La Fondation Rivières a aussi combattu le projet.

Réaction de la mairesse Méthot: «Quand les gens viennent de l'extérieur comme ça, c'est correct que les gens soient informés. Mais que l'on vienne me donner des leçons de vie quand on n'achète même pas un paquet de gomme au dépanneur, j'ai un peu de misère.»

Traduction: la Fondation Rivières vient de Montréal.

En plus d'un manque d'ouverture (ouuuuh, des «étranges»!), la mairesse fait preuve d'un mépris tout à fait synchrone avec la petite haine de Montréal dont je vous parle ici.

À ce que je sache, la commission Bouchard-Taylor est allée écouter sur la Côte-Nord des Québécois qui n'ont jamais croisé un musulman ou un juif hassidique. J'ai trouvé cela comique, mais bon, nous sommes tous québécois, nous avons tous un mot à dire sur un enjeu collectif (mais qui ne touche à peu près que Montréal).

Parce que c'est Montréal qui accueille les «étranges», voyez-vous, en grande partie. Ces «étranges», et leurs enfants, dont le Québec a et aura besoin parce que nous, Tremblay, Lavoie et Méthot, ne pondons pas suffisamment d'enfants pour financer notre destin collectif.

* * *

Montréal ne va pas bien. Et je ne sens pas l'urgence d'y remédier. Ni à Québec ni ailleurs en province. C'est pourtant grave.

Dans un papier qu'on devrait faire lire à toutes les Laurence Méthot du Québec, mon collègue Claude Picher a démontré en 2007 l'importance du moteur économique montréalais pour tout le Québec. C'est 4 milliards que les taxes et impôts de la grande région de Montréal distribuent en région, annuellement.

C'est du fric en maudit. Qui finance bien des choses, partout au Québec.

Tenez, en parlant de la Côte-Nord, Québec a annoncé un investissement de 400 millions pour la construction de trois nouveaux traversiers avec la Gaspésie. Fort bien, bravo.

Mais j'aimerais signaler à la mairesse de Port-Cartier que c'est en très, très grande partie des gens qui n'achètent pas de gomme dans ses dépanneurs qui vont les financer, ces beaux vaisseaux d'or.

Je ne veux pas de reconnaissance, là n'est pas la question. Je voudrais juste que, au lieu de rire de Montréal, on reconnaisse l'urgence de mettre de l'huile dans le moteur économique du Québec.

Parce que si le déclin de Montréal se poursuit, vos beaux traversiers, vos hôpitaux dotés de cardiologues, psychiatres et urgentologues, vos avions qui vous transportent de Blanc-Sablon à l'Institut de cardiologie de Montréal et vos routes minières tracées en pleine taïga, désolé, mais vous ne pourrez pas vous les payer. Qu'importe la beauté pittoresque de vos villages.

Si Montréal continue à tousser, c'est tout le Québec qui va se faire «manger», pour paraphraser Sam Hamad.