Qu'ont en commun Leonard de Vinci, Nicolas Copernic, Archimède, Isaac Newton, Benjamin Franklin, Aristote, Johann Wolfgang von Goethe et Henri Poincaré?

Mis à jour le 10 sept. 2009
Patrick Lagacé LA PRESSE

Ce sont des polymathes. Homo universalis. Des Renaissance Men, comme disent joliment les Anglais. Des «hommes d'esprit universel». Des cerveaux aux connaissances approfondies dans plusieurs domaines pas forcément liés.

 

Le cénacle des polymathes est restreint. Même Albert Einstein n'est généralement pas considéré comme un «homme d'esprit universel». Bien sûr, Einstein était un génie. Mais son champ d'expertise se limitait, grosso merdo, à la physique.

Le plus célèbre des «hommes d'esprit universel» est Léonard de Vinci.

Dans Google, tapez les mots-clés «homme d'esprit universel» et la majorité des 10 premières pages référencées parlent du peintre qui a accouché de La Cène et de La Joconde et imaginé l'hélicoptère il y a 500 ans.

C'est un long détour, je sais, pour vous parler d'un «homme d'esprit universel» québécois.

Et j'ai nommé...

Sam Hamad!

Si, si, le ministre de l'Emploi du gouvernement du Québec.

M. Hamad a une page web personnelle. On y trouve des communiqués de presse, des clips, une invitation à devenir «fan de Sam» et des photos où le député de Louis-Hébert brille de tous ses feux. Sam qui visite une usine, Sam qui serre des mains, Sam qui fait un discours, Sam qui annonce une subvention, Sam qui parle du Pacte de l'emploi sur YouTube...

Et il y a sa biographie. Voici un homme qui court les conseils d'administration et les vice-présidences de fondations diverses, dans la région de Québec, depuis qu'il a décroché son diplôme d'ingénieur. Un homme engagé, quoi.

Puis, enterrée au milieu de la bio, une phrase contenant 10 000 calories de vanité:

«Préservation du patrimoine, protection de l'environnement, développement social, éducation, culture, développement durable et prospérité économique sont autant d'intérêts qui font de lui un véritable homme d'esprit universel.»

J'ai googlé l'expression «homme d'esprit universel». Et ce bon vieux Léonard de Vinci monopolisait l'essentiel des 10 premières pages référencées. Seule exception: celle de Sam Hamad!

Je ne dis pas que M. Hamad n'est pas intelligent. Je suis sûr qu'il l'est. Il faut l'être pour obtenir un diplôme d'ingénieur (encore qu'il y a des viaducs lavallois qui nous font douter, mais restons concentrés sur les esprits universels).

Mais il faut être profondément emmitouflé dans la bulle du pouvoir et être résolument divorcé du réel pour accepter d'être décrit, sur son site web, comme un «homme d'esprit universel» sans sourciller.

- Voici mon texte, boss, c'est votre bio...

- Hum, voyons voir... Oui, VP de Roche... Centraide... «Solidement enraciné dans sa région», bravo, belle image! Ah, «homme d'esprit universel», sublime! C'est tout à fait moi, ça, vous savez...

Ça suinte la vantardise, évidemment. Mais ce genre d'autocongratulation involontairement comique est, au fond, une fable révélatrice sur les dangers du pouvoir.

Vous devenez ministre. Vous avez des employés qui vous couvrent et qui vous couvent. Votre sourire Crest dans le journal local, quand vous remettez un chèque aux organismes communautaires. Une page sur Facebook où il ne manque pas de téteux pour chanter vos louanges.

Quand vous arrivez dans une usine pour prononcer un discours (écrit par quelqu'un d'autre, mais je m'éloigne), patrons et employés font des ronds de jambe et des courbettes, impressionnés.

Vous votez les lois de l'État, aussi, agençant ainsi les rouages de la société...

Et il y a cet agent de la SQ qui vous conduit partout, en limousine...

Puis, un jour, c'est vous qu'on désigne pour aller fesser sur le cadavre du FLQ au nom du gouvernement. Grosse responsabilité, grosse visibilité, clips à la télé, vous montez en grade, c'est grisant...

Assez grisant pour mettre un peu d'hélium dans la tête d'un homme.

Pour lui faire croire qu'il frise le génie.

Qu'il est, tiens, bien sûr, c'est l'évidence, un «homme d'esprit universel».

On peut égarer sa modestie en chemin. Car si haut dans la stratosphère du pouvoir, personne n'ose vous dire que, si, si, boss, vous avez parfois une belle tête de vainqueur.