Au cas où vous ne le sauriez pas, un cardiologue de Piedmont a été accusé d'avoir tué ses deux enfants, il y a deux semaines. Et si vous ne le saviez justement pas, vous êtes bien chanceux. Depuis, je suis hanté.

Patrick Lagacé LA PRESSE

J'ai essayé d'écrire la semaine passée. Il y avait les mots salopard, lâche, en**lé, égoïste, vermine; le tout précédé d'adjectifs comme sale, pourri. Alors, j'ai cessé d'écrire. Je peux écrire fâché. Mais la haine, c'est pas mon truc. Surtout que ça fait de mauvaises chroniques.

 

J'ai essayé de comprendre. J'en ai parlé à tout le monde dans mon entourage. Je demandais: «Tu penses quoi, du doc de Piedmont?»

J'ai parlé à un médecin, un psy. Il est déjà entré dans la tête de tueurs, par le passé.

Il y a trois types de profil chez ceux qui tuent leurs enfants, leurs proches, m'a-t-il raconté.

Primo, il y a le psychotique. Débranché de la réalité. Malade. Qui tue sa femme, ou ses enfants, ou les deux, parce que le démon lui a dit de le faire. Ou Dieu.

Deuzio, il y a le type en dépression majeure. Il est triste. Voit la réalité. Mais le soleil, non. Se dit que la vie ne vaut plus la peine d'être vécue. Et il décide d'emmener les enfants avec lui. C'est le scénario le plus répandu.

Tertio, c'est le grand narcissique. Qui n'accepte pas l'épreuve. Ici, l'épreuve, c'est la séparation. Il disjoncte. Il pète les plombs. «Il tue, dit le psy, par vengeance. Même si ce n'est pas toute l'explication. Il est en tabarnak. C'est aussi bête et simple que ça.»

J'ai parlé à ma tribu, j'ai parlé au psy, j'ai lu L'Adversaire, providentiellement recommandé par Chantal Guy, notre chroniqueuse littéraire. Emmanuel Carrère y fait le récit de ce Français, Jean-Claude Romand, qui s'était fait passer pour un médecin toute sa vie d'adulte. Sauf qu'il n'était pas médecin. À la fin, en 1993, alors que sa fausse vie le rattrape, Romand décide d'en finir avec la vraie.

Avec une carabine, Romand tue ses vieux parents. Sa femme. Ses deux jeunes enfants. Avale des médicaments. Mais rate son suicide.

Page 19, la note de suicide de Romand: «Un banal accident, une injustice, peuvent provoquer la folie...»

* * *

Cette semaine, j'ai fait comme vous: relâche. Ça tombait bien, j'étais légèrement malade. Alors j'ai lu. J'ai commencé La Route, de Cormac McCarthy. C'est un livre épeurant. J'ai comme décidé de ne pas le lire le soir venu. Et je n'en suis qu'à la page 50.

C'est un homme et son fils qui survivent à la fin du monde. Le monde est devenu hostile, barbare. Le père pousse un chariot d'épicerie contenant toutes leurs possessions. Et a un revolver à la ceinture. Pour repousser les brigands. Et les cannibales.

Page 15, dans l'obscurité, échange entre l'homme et le petit:

- Je peux te demander quelque chose? dit le fils.

- Oui. Évidemment.

- Tu ferais quoi si je mourais?

- Si tu mourais, je voudrais mourir aussi.

Voici, dans toute sa nudité, le rapport d'un père avec son enfant. Pour une mère, je soupçonne que c'est la même chose. Si tu mourais, je voudrais mourir aussi.

Voilà pourquoi, depuis une semaine, ce cardiologue me hante. Pourquoi je change de poste quand Piedmont s'immisce à LCN. Pourquoi j'ai le motton en lisant Rima Elkouri, dépêchée aux funérailles.

Il m'a fallu quelque temps pour mettre le doigt sur ce qui m'horrifiait le plus. C'est la façon. Le classique, c'est tuer ses proches avec un fusil. Ou de laisser tourner le moteur de l'auto dans le garage.

À Piedmont, selon les premiers détails de l'enquête, les choses ne sont pas déroulées comme ça.

Les enfants seraient morts de plusieurs coups de couteaux.

Page 54 de L'Adversaire, un vieux dessinateur de presse affecté au procès de Romand dit à Carrère, à propos de Romand: «On croit que c'est un homme qu'on a devant nous, mais en fait, ça n'est plus un homme, ça fait longtemps que ça n'est plus un homme. C'est comme un trou noir, ça va nous sauter à la gueule. Les gens ne savent pas ce que c'est, la folie. C'est terrible. C'est ce qu'il y a de plus terrible au monde.»

J'ai essayé de comprendre. Parlé au psy, aux amis, lu l'histoire de Romand. Comme un ado en peine d'amour, je cherche des réponses, des signes, partout. Même chez U2. Les Irlandais ont sorti un nouveau disque. Je n'avais aucune attente, tellement How to dismantle an Atomic Bomb sentait l'obligation contractuelle.

Il se trouve que No Line on the Horizon est un grand album, finalement. On le compare au géant Achtung Baby.

No Line on the Horizon suppose un monde bouleversé, une époque indicible. Je l'écoute en boucle depuis mardi. Je l'écoute, je lis les paroles, et je pense à cette époque bouleversée où ceux qui guérissent des étrangers en viennent à tuer la chair de leur chair. À mains nues.

Sur Moment of Surrender: «Je suis allé dans tous les trous noirs... To the altar of the dark star...»

Ça m'a rappelé le psy, qui m'a bien prévenu qu'il y a des zones d'ombre dans ces cas où un gars (ou une femme) tue ses enfants: «On va se construire des explications. Mais ce sont souvent des explications qui nous rassurent, nous. Parfois, il n'y a pas d'explication.»

Sur Magnificent: «Only love, only love can leave such a mark...»

Il y a ça, aussi, peut-être surtout, dans ce doc de Piedmont. La rupture avec sa femme. L'amour qui laisse le coeur bleu et noir, dixit Bono...

Question au psy: disons qu'un homme tue ses deux enfants, les aimait-il quand même?

Sa réponse: tout à fait.

J'essaie de comprendre. Je crois que je n'y arriverai pas.