Quand le ridicule ne tue pas, il se vend, et parfois à très bon prix. Cette presque maxime résume bien la vie de Jonathan Montalvo, 20 ans, depuis ce soir fatidique de décembre, où ivre mort et transi de froid, il s'est mis à invectiver le gros portier qui ne voulait pas le laisser retourner à l'intérieur du Ivy Nightclub du boulevard Saint-Laurent.

Nathalie Petrowski LA PRESSE

«Heille, mon père est riche. Mon père est riche en tabarnac. Mon père est le gars le plus riche au Québec et toi, t'es pauvre!» Des paroles, aussi vides qu'assassines qui, en même temps qu'elles étaient prononcées, étaient filmées, puis affichés sur le web par le portier, où elles sont immédiatement devenues virales. Accumulant les clics plus vite que des Air Miles, la vidéo a fait du fils à papa dégrisé et honteux la risée du temps des Fêtes au Québec.

Bien fait pour lui, ont claironné ceux qui n'ont vu dans cette affaire que les frasques d'un gosse de riche, baveux, fendant et arrogant, né avec une cuillère d'argent dans la bouche et élevé avec la certitude merdique que le fric de son père, non seulement le rendait supérieur mais le tirerait toujours d'affaire. Et quand le gosse de riche a poussé l'outrance jusqu'à vouloir monnayer sa fausse célébrité en se trouvant un agent, en se donnant un nom de scène (Daddy's Boy) et en participant à une tournée des bars où on le paie 1500$ pour faire acte de présence, ses détracteurs, encouragés par les médias qui n'ont relayé que la partie clinquante de l'histoire, l'ont jugé encore plus sévèrement.

Mais il y a une autre partie à l'histoire. Je l'ai découverte jeudi soir en rencontrant le fils à papa dans un bar du boulevard Saint-Laurent. Pas très grand, plutôt menu dans son jeans trop serré, Jonathan Montalvo n'est pas très chaleureux malgré ses origines salvadoriennes. C'est un type timide, renfermé, plutôt pogné, un étudiant en sciences humaines, qui doit boire pour se désinhiber. Ce qui, en passant, n'en fait pas précisément un cas unique chez les ti-culs de son âge.

Le soir du 18 décembre, il avait commencé à boire de bonne heure - de la bière, du vin, du cognac, du Grand Marnier - et a continué toute la soirée. Avec une bande d'amis, il est entré au Ivy vers minuit sans problème. Les problèmes ont commencé quand il est sorti fumer une clope. En le voyant tanguer comme une chaloupe sur une mer démontée, le portier lui a barré l'entrée, refusant qu'il aille récupérer son manteau. Devant cette armoire à glace d'au moins 6 pieds et 200 livres, le fils à papa, qui ne fait pas 50 kg tout habillé, n'en menait pas large.

Abandonné à lui-même, physiquement impuissant, dépossédé de toute dignité, avec comme seul moyen de défense les mots, même pas les siens, ceux du hip-hop, de son fric vindicatif et de ses rich bitches, il a dit des conneries. Point. Il n'a vomi sur personne. Il n'a pas vandalisé la place. Il n'a pas cherché à se battre. Il a dit des conneries comme on en a tous dit à un moment ou l'autre de notre vie.

L'histoire aurait dû s'arrêter là si le portier n'avait pas tout filmé et vicieusement affiché son oeuvre sur le web. Or ce geste-là, fait pour ridiculiser et humilier, est un geste d'intimidation. Se réveiller un matin et apprendre que 1000, puis 2000, puis 100 000 personnes se moquent de vous n'est pas plaisant. Il y a des jeunes qui se suicident pour moins que ça. Jonathan, lui, a fermé son compte Facebook et s'est enfoncé dans le silence. Il aurait pu suivre les conseils d'un riche, de son père, qui voulait appeler la police et engager un avocat. Il a préféré faire appel aux instruments désabusés de son époque: la récupération marchande et le marketing sous les auspices d'un agent trouvé par hasard: Abbas Sharif, une sorte de bonhomme carnaval iranien débordant d'enthousiasme qui lui a proposé un plan d'affaires avec tournée dans les bars, remix, impression de t-shirts et partage des profits.

Je ne sais pas ce que le père de Jonathan Montalvo fait dans la vie ni s'il est si riche que ça. Par contre, je crois deviner que tout menu qu'il soit, son fils est plus fort qu'on le pense.

Pour joindre notre chroniqueuse: npetrowski@lapresse.ca