Même si nous partageons le même prénom, Nathalie Elgrably-Lévy et moi n'avons absolument rien en commun. Elle vient du monde de l'économie, moi du monde de la culture. Après de nombreuses années passées à observer la scène culturelle, j'ose croire qu'en matière de culture, je sais de quoi je parle. En revanche, il ne me viendrait jamais à l'idée de me mêler d'économie. Je connais mes limites. Mme Elgrably-Lévy, de toute évidence, ne connaît pas les siennes. Dans une chronique parue récemment, elle s'aventure dans le champ culturel, peuplé sans doute dans son esprit d'artistes ratés et mal lunés, pour réclamer tout de go la fin du mécénat public aux arts. Rien de moins. Son raisonnement est simple, pour ne pas dire simpliste: on est pauvre quand on n'arrive pas à vendre ce que l'on produit, écrit-elle. Une fois ce puissant et profond énoncé lancé, elle nous livre la substantifique moelle de sa réflexion, qui se résume à un désolant paragraphe que je cite ici: «Il n'existe que deux raisons pour lesquelles un artiste vit dans la misère, écrit-elle. La première est que son talent n'est peut-être pas en demande. La deuxième est qu'il est peut-être tout simplement dépourvu de talent. Dans un cas comme dans l'autre, le public n'est pas disposé à consacrer son argent au produit culturel proposé. Pourquoi alors l'État achèterait-il au nom de la collectivité ce que nous refusons d'acheter individuellement?» Fin de la citation.

Mis à jour le 11 mai 2011
Nathalie Petrowski LA PRESSE

Ai-je besoin de préciser que Mme Elgrably-Lévy est une idéologue de droite à côté de qui même Stephen Harper fait figure de sombre gauchiste. Mais passons. L'essentiel de la réflexion de la dame se résume à dire que la culture, ce n'est ni de la création, ni de la recherche, ni de l'exploration, ni même l'expression d'une identité ou d'un inconscient, individuel et collectif. C'est du commerce, point à la ligne. Créer, c'est vendre et qui ne vend pas ne mérite pas d'exister. Pour Mme Elgrably-Lévy, hors de la culture populaire de masse, hors de la culture usinée, qui est un produit au même titre qu'un pneu ou qu'un broyeur à déchets, point de salut.

Autant dire que je suis furieusement en désaccord avec Mme Elgrably-Lévy. Et même si je ne suis pas économiste à l'Institut économique de Montréal, je vais tenter de prouver qu'elle se fourre un doigt et un bras dans l'oeil. Prenons l'exemple du plus gros success story et de la plus grande réussite économique de la culture québécoise: le Cirque du Soleil. Parti de rien, le Cirque vaut aujourd'hui autour de 2 milliards. Pourtant, à leurs débuts dans les années 80, ses fondateurs n'étaient qu'une bande d'artistes pauvres et bohèmes - des pouilleux, dirait Mme Elgrably-Lévy - qui marchaient sur des échasses, crachaient du feu et n'avaient pas une maison ni un chapiteau à leur nom. Si Guy Laliberté avait rencontré Mme Elgrably-Lévy en 1984 alors qu'il cherchait désespérément du financement public pour réinventer le cirque à la québécoise, il y a fort à parier qu'elle l'aurait envoyé paître et qu'il serait encore aujourd'hui à Baie-Saint-Paul à cracher du feu et à passer le chapeau. Mais voilà, après avoir essuyé de nombreux refus auprès de fonctionnaires obtus et émules, sans le savoir, de la pensée de Nathalie Elgrably-Lévy, Guy Laliberté a eu la chance de rencontrer le premier ministre René Lévesque. René ne lui a pas dit: J'aimerais bien t'aider, mon ti gars, mais je ne peux pas, ton talent n'est pas en demande. Non, René lui a dit: C'est des Québécois comme toi qui sont l'avenir du Québec. Tiens, la voilà, ta subvention de 1,4 million!

Grâce à la confiance et à la foi d'un premier ministre qui a accordé cette subvention colossale au nom de tous les contribuables québécois, le petit cirque dont le talent n'était pas «en demande» est devenu le show le plus hot en ville et puis l'un des plus grands cirques du monde. Son exemple est la preuve criante qu'on ne devient pas un artiste, un produit culturel, un objet d'art ou l'entreprise culturelle la plus performante du pays du jour au lendemain. On le devient au fil du temps, à travers les essais, les erreurs, la recherche et le développement. C'est vrai pour le Cirque du Soleil comme pour Robert Lepage, Marie Chouinard, Dave St-Pierre, Dominique Champagne, Wajdi Mouawad, Denis Villeneuve et tant d'autres artistes québécois qui doivent leur maturité artistique à une forme de mécénat public et qui font en sorte qu'aujourd'hui, la culture québécoise existe et qu'elle rayonne dans le monde.

Or, Mme Elgrably-Lévy fait complètement fi de l'aspect recherche et développement, qui est à la fois l'aspect le plus coûteux, le plus risqué et qui nécessite forcément une forme de mécénat public pour tenir le coup en attendant la rentabilité financière ou la reconnaissance artistique. Selon sa logique réductrice, un artiste est «en demande» ou pas. S'il ne l'est pas, il n'a qu'à aller se faire voir ailleurs. Et s'il n'a pas de talent, comme elle l'écrit si bien, «il n'a qu'à reléguer son art au rang de passe-temps et se trouver une occupation lucrative». Économiste de droite, peut-être?

Lundi, à l'émission Le verdict, Véronique Cloutier a profité du passage de Pierre Curzi pour livrer les résultats d'un sondage Crop sur le rapport des Québécois à la culture. À la question sur le mécénat public, 71% des répondants ont affirmé qu'ils étaient en faveur, n'en déplaise à Mme Elgrably-Lévy. Je ne sais pas ce que cette dernière vaut comme économiste, mais chose certaine, pour comprendre ce qui anime et ce qui régit le monde culturel, elle n'a décidément aucun talent.